CHAPITRE XXXI
corps d'armée commandés par Duras ou La Rochefoucault étaient en retraite sur Orléans.
Trop d'hommes à Bordeaux se partageaient le pouvoir; tandis qu'en ces moments difficiles une direction unique et ferme, sans passion, eût été nécessaire.
D'abord, Froment de Pérusse, comte d'Escars, capitaine de cinquante hommes d'armes des ordonnances du roi, qui à diverses reprises l'avait nommé lieutenant général de la Guyenne, en l'absence des seigneurs de Burie et de Monluc (*).
Astucieux et félon, ce gentilhomme, accusé par le feu roi de Navarre, en 1561, d'avoir conspiré contre lui pour le compte des Guises, n'avait réussi que très imparfaitement à prouver son innocence (2).
Après de Pérusse venait le maire de Bordeaux, Antoine de Noailles, commandant le château du Hà. Par ordre du roi qui le tenait en haute estime, toutes les forces militaires de la ville étaient placées sous ses ordres. Le 12 janvier 1562 il reçut de Charles IX le collier de Saint-Michel, que le comte d'Escars, son détracteur, fut chargé de lui remettre au nom de Sa Majesté. Cette récompense des longs et loyaux services rendus à son pays par M. de Noailles arrivait un peu tard. Le roi s'en excusa dans une lettre autographe (3).
Gourdon de Genouillac, baron de Vaillac, esprit borné mais serviteur loyal et fidèle, commandait toujours le Château-Trompette, dont Charles IX lui devait la conservation;
(*) C'était le frère de Jehan d'Escars, prince de Carency, seigneur de La Vauguyon, et de Jacques d'Escars, baron de Merville, grand sénéchal de Guyenne, qui commandait le château du Hà. La dernière nomination du comte d'Escars comme gouverneur du Bordelais, remontait au 23 mai 1562. (Arch. municipales de Bordeaux, et Bibliothèque de la ville, Extrait des registres secrets.)
(2) Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg. Lettre de Froment d'Escars à la reine-mère, du 11 novembre 1562, pour l'informer que M. de Vaillac, capitaine du Château-Trompette, l'a prévenu que, pour dixécus, quelques soldats ont pris l'engagement de faire évader une prisonnière, ce qui est la cause d'un conflit dangereux entre le Parlement et le lieutenant du roi. (Arch. municipales de Bordeaux, documents pour l'histoire de la Guyenne.)
(3) « Monsieur de Noailles, je suis bien marry que plus tost l'occasion ne s'est présentée de vous faire paroislre combien j'estime vos services et louables mérites et combien je désire les recorjnoislre, » etc. Tamizey de Larroque, Antoine de NoailLs à Bordeaux, p. 81.
soit rivalité de profession, soit pour tout autre motif, Vaillac et Noailles ne s'aimaient pas.
Au-dessus des trois gentilshommes dont il vient d'être question, le parlement de Guyenne régnait en maître; puissance redoutable si tous ses membres, animés d'une môme pensée, eussent agi simultanément vers un but unique. Tandis qu'au contraire des haines profondes ou des jalousies mesquines divisaient en deux camps cette cour souveraine.
D'un côté, les fidèles sujets du roi, Français de cœur, groupés sous le premier président, Jacques-Benoît de Lagebàton, qui malgré son esprit de tolérance ne subissait que trop, dans ces moments difficiles, l'influence des fanatiques.
D'autre part, les membres du syndicat composant le parti d'action, obéissaient aux ordres du redoutable triumvirat formé du président Christophe de Roffignac, de l'archevêque Prévost de Sansac (*) et de M. de Lescure, procureur général (2).
Les conseillers de Mabrun, François de Baulon, Charles de Malvin et l'avocat Jehan de Lange leur servaient de lieutenants.
A ce parti dangereux pour la tranquillité publique appartenait encore, comme on l'a pu voir, Thomas de Ram, lieutenant du sénéchal, l'un des créateurs du Syndicat.
Les exécutions effroyables et les nombreuses arrestations qui depuis plus de quatre mois terrifiaient Bordeaux, ne semblaient pas suffisantes à ces sectaires inassouvis, que leur zèle excessif pour la religion romaine transformait en rebelles.
(!) L'archevêque assistait à toutes les séances importantes du Parlement comme conseiller-clerc. Le 12 décembre, sur sa réclamation, la Cour ordonne à son trésorier de payer « à messire Anthoine Prévost, archevesque de Bourdeaulx, conseiller du Ro\) en la dicte Court, les chandelles et bougies accoustumées estre baillées aux autres conseillers, et ce depuis le lendemain de la teste Sainct-Martin dernier passé et à l'advenir. » (Arch. départementales de la Gironde, série B, Parlement : Minutes des arrêts, portef. 1G8.)
(2) La nomination d'Antoine de Lescure comme procureur général remontait à près de vingt ans; c'est le 28 août 1544 qu'il présentait au Parlement ses lettres de provision.