CHAPITRE XXXI
Quand le duc de Montpensier reçut de Charles IX la lieutenance générale du gouvernement de Guyenne, la Cour de parlement, chargée d'enregistrer les lettres royales, ne craignit pas d'en retrancher la faculté donnée au prince de faire grâce aux calvinistes, s'il le jugeait à propos. C'était, disait-elle, porter atteinte aux droits de la justice (*). N'était-ce pas plutôt la Justice qui attentait aux prérogatives de l'autorité royale?
Un mois après, le 18 novembre, n'osait-elle pas ajourner l'enregistrement des « lettres d'abolition » accordées par le roi Charles IX aux protestants de Bordeaux et à ceux de Bazas, sous prétexte qu'elles étaient « pleines de scandale »? (2) Gomment qualifier des actes semblables? Ne sont-ce pas là des crimes de lèse -majesté?
Les lieutenants du roi, d'Escars, de Noailles et Vaillac, voyaient avec peine cette résistance aux ordres de Charles IX et la blâmaient ouvertement. De là des divisions et des haines qui rendaient pour chacun la situation très difficile, très tendue, et entravaient le service général.
De son côté, la fraction militante du Parlement tenait en suspicion ces trois gentilshommes, avec lesquels les conseillers, que le fanatisme n'aveuglait pas, vivaient dans de bons rapports et dans une grande confraternité de sentiments.
C'est ce que les exaltés ne leur pardonnaient point, comme nous l'apprend un passage curieux et important des Registres secrets : « Le 30 décembre 1562, les Chambres assemblées, » Me Fronton de Bérault, président, a remonstré que ceux de » la Cour fréquentent trop les maisons des sieurs d'Escars, » de Noailles et Vaillac (3). »
Nul doute que cette observation inconvenante n'eût été suggérée au président Bérault par son collègue, l'irascible Christophe de Boffignac, dont le satanique esprit de discorde soufflait toutes ces divisions.
(x) Bibliothèque municipale de Bordeaux : Extrait des registres secrets, 3 octobre 1562.
(2) Idem, ibidem, 18 novembre 15G2.
(3) Itlem, ibidem, ins. 307.
C'est en qui explique l'affront fait à Mmo de Noailles, femme du premier magistrat municipal, commandant en chef des forces militaires de la cité, en lui refusant le corps de son parent Denis Daytz, seigneur de Mesmy, qu'elle réclamait après la décapitation, pour lui rendre les derniers devoirs (').
Si les huguenots avaient tenu la campagne, peut-être les divisions dont nous venons de parler se seraient-elles calmées ou amoindries; mais aucun danger n'était plus à craindre de ce côté-là depuis la dernière victoire de Monluc. Ce dernier, laissant ses troupes en Agenais, se disposait à se rendre aux Etats de Languedoc, qui devaient s'ouvrir à Carcassonne le 11 décemhre. Il était donc sans inquiétude pour la J!;isse-Guyenne (2).
M. de Burie n'était pas moins tranquille. Il venait de recevoir à La Rochelle le duc de Montpensier, avec tous les honneurs dus à sa charge de gouverneur de la province et à son titre de prince du sang. Il écrivait de cette ville à la reine- mère, le 2 décembre, pour solliciter la charge d'amiral de Guyenne, vacante par la mort du roi de Navarre, et se disposait à se rendre en Saintonge dans ses terres (3).
Le digne homme s'y rendit en effet, et rien ne troublant plus sa quiétude, les pieds sur les chenets dans son vieux castel de Burie, il prépara, dans un but de sage économie, un projet de « désarmement » dont l'original existe encore à la Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg et dont les Archives municipales de Bordeaux possèdent une copie.
Malheureusement la Guyenne, en dépit de ces assurances prématurées, était loin d'être à ce moment-là complètement pacifiée.
M. de Burie ignorait sans doute que dans la deuxième quin-
(*) Lettre d'Antoine de Noailles à Jeanne d'Albret, du 28 octobre, déjà citée. (Chap. XXX.)
(2) Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg, dossier 98, 2e portefeuille, lettre n° 13 de M. de Noailles à Catherine de Médicis, transcrite par M. Hovyn de Tranchère, pour les Arch. municipales de Bordeaux.
(3) Bibliothèque impériale de SAiNT-PÉTERSBOURr;, et Arch. municipales de Bordeaux, mss. : Histoire de Bordeaux et de la Guyenne, documents.