CHAPITRE XXXI
zaine de novembre, le Parlement de Bordeaux avait reçu d'assez fâcheuses nouvelles de l'Agenais et du Périgord.
Un jeune capitaine protestant, d'une hardiesse inouïe, Armand de Clermont, baron de Piles, venait de faire son apparition sur le théâtre de la guerre.
Les prieurs de Sainte-Foy-la-Grande et de Sourzac, Mes François et Gabriel de Belcier, signalaient au Parlement sa présence sur leurs domaines et obtenaient contre ce gentilhomme un ordre d'arrestation (*).
Presque au même moment, le bruit se répandait â Bordeaux que le capitaine Piles, dont on entendait parler pour la première fois, occupait momentanément la ville de Mussidan.
Le 24 novembre, sur les nouvelles objurgations des prieurs de Sourzac et de Sainte-Foy, la Cour ordonne au gouverneur de Mussidan, nommé par le duc de Montpensier, « et à tous autres capitaines, maire, jurats, consuls et autres justiciers ou officiers du Boy, » d'afficher « les décrets de prise de corps » rendus par elle contre le baron de Piles et ses complices. Le difficile était d'apposer l'arrêt de la Cour â Mussidan sur la porte de l'église.
L'arrêt porte que, dans le cas où il y aurait impossibilité notoire, les huissiers chargés de cette mission délicate sont autorisés à l'afficher « au poteau des villes les plus prochaines » du domicile des prévenus (2).
Le château de Cours-de-Piles, situé à peu de distance de Bergerac, en amont, sur la Dordogne, habitation seigneuriale des barons de Clermont, fut donc occupé, dans les derniers jours de novembre, par un détachement de troupes catholiques (3).
Le jeune gentilhomme qui provoquait ainsi brusquement
(4) Arch. départementales de la Gironde série B, Parlement : Minutes des arrêts, portef. 168.
(2) Idem, ibidem.
(3) Cours-de-Piles, commune et canton de Bergerac (Dordogne). Cors et Pilas en 1365. (Dictionnaire topographique du département de la Dordogne, par M. le vicomte de Gourgues.") Les ruines du château de Piles existent encore, elles ont un caractère de grandeur qui trappe au premier abord ; je les ai visitées il y a peu d'années en compagnie de M. le docteur Samuel Pozzy, professeur agrégé à la Faculté de médecine de Paris.
l'attention publique était ù peu près sans fortune; il venait à peine, l'année précédente, de terminer son éducation et de passer avec succès ses derniers examens de droit. Après le massacre de Vassy, il avait pris les armes à l'appel de Condé. Antoine, comte de Gramont et de Guiche, organisait alors une division pour l'amener au prince ; il se joignit à lui, reçut un commandement sous ses ordres et le suivit à Orléans. Quand le beau-frère de Jeanne d'Albret se vit dans l'obligation de licencier une partie de ses troupes, le capitaine Piles resta près de lui; mais informé par des lettres particulières des cruautés infâmes que Monluc et ses lieutenants commettaient en Agenais et en Périgord, il partit avec un petit nombre de soldats d'élite, dont quelques-uns, nés sur ses terres ou dans le voisinage, lui étaient particulièrement dévoués.
Traverser la France avec eux, d'Orléans à Bergerac, au milieu de populations fanatisées, très hostiles aux huguenots, était un acte aussi périlleux que téméraire; il l'accomplit cependant, grâce â la plus extrême prudence pour éviter les embuscades ennemies, et surtout à sa merveilleuse et instinctive science des choses de la guerre. Il perdit, il est vrai, beaucoup de temps à louvoyer, et ne réussit à arriver en Saintonge qu'au mois d'octobre, après la bataille de Vern («).
Il entrait à Saintes au moment où Duras allait en sortir avec les débris de son armée pour rejoindre La Rochefoucault et marcher avec lui sur Orléans. La plupart de ses gens de pied l'abandonnèrent pour se joindre à Symphorien de Durfort; il resta seul avec six soldats. Combien d'autres, saisis par le découragement, eussent abandonné la lutte !
Mais de Piles était un homme d'une trempe peu ordinaire ; il avait formé le dessein de venger ses frères, d'en sauver le plus possible et, nous dit Théodore de Bèze, « de mourir en la peine ou de soulager les Églises, comme il pourrait (*). »
(1) Histoire ecclésiastique des Églises réformées, t. II, p. 797.
(2) Idem, ibidem.