CHAPITRE XXXI
énergiques venant de tous côtés, furent saisis de frayeur et massacrés impitoyablement. Sur les 120 hommes que Razac avait introduits dans la place, quatre-vingts furent égorgés; lui-même fut fait prisonnier par La Rivière, qui se précipita dans sa chambre l'épée à la main. Malgré les crimes de ce misérable, le jeune capitaine voulait lui laisser la vie; mais apprenant qu'il s'était vanté « d'avoir fait pendre pour le moins sept cens hommes de la religion » réformée depuis le commencement de la guerre il permit à ses soldats de le tuer avec son enseigne et son prévôt, vers les dix heures du matin.
Les consuls, favorables à la Réforme, ne bougèrent point. Le clerc de l'Hôtel de Ville voulut sortir en entendant les cris, «.pour y cuyder remédier;» il paya de sa vie cette tentative (2).
Dans une lettre, datée du 11 décembre, M. de Lauzun, gouverneur de Bergerac, raconte à Charles TX cet événement, survenu, lui dit-il, dans « la nui et de lundi dernier passée (3). Si mes calculs sont exacts, le 6 était un dimanche et la prise de Sainte-Foy aurait eu lieu le 7. Comme le fait avec juste raison remarquer M. Tamizey de Larroque, Théodore de Bèze s'est, dans tous les cas, trompé de date en indiquant pour cet événement celle du 15 décembre, puisque dès le 11 M. de Noailles et M. de Lauzun en parlent comme d'un fait accompli.
Il va sans dire que le premier soin de La Rivière fut de délivrer le ministre Cruseau, que Razac avait fait enchaîner au pied de son lit, et de rendre la liberté aux protestants qui devaient être pendus le matin avec leur pasteur. On peut aisément se figurer la joie et les actions de grâces de tous ces pauvres gens arrachés à une mort imminente (4).
(') Th. de Bèze, Histoire ecclésiastique des Églises reformées, t. II, p. 799.
(2) Arch. départementales de la Gironde, série B, Parlement: Minutes des arrêts, portef. 1(38. Requête du 18 décembre, déjà citée.
(s) Tamizey de Larroque, Documents inédits relatifs à l'histoire de l'Agenais, p. 101.
(4) Théodore de Bèze, Histoire ecclésiastique des Églises réformées, t. II, p. 800,
Mais le jeune capitaine ne s'arrêta point à Sainte- Foy dont les fortifications de peu d'importance étaient incapables de résister à une attaque sérieuse; il dissémina ses hommes et disparut, sachant bien qu'il allait être activement recherché
Presque à la même époque, en Saintonge, entre la ville de Pons et le château de Cognac, quarante soldats catholiques étaient surpris et massacrés.
Nous avons vu jusqu'à ce moment des princes du sang, des gentilshommes de grande noblesse, lever des troupes au nom de la liberté de conscience, livrer des batailles, les perdre, et compromettre ainsi la cause de la Réformation; nous allons maintenant assister à ce curieux spectacle de deux cadets de Gascogne, résolus à venger leurs coreligionnaires, et luttant seuls contre tous; nous les verrons faire la guerre de partisans, la seule possible contre des forces trop supérieures, frapper ici quand on les croit ailleurs, disparaître momentanément, prendre des villes à l'escalade, s'éclipser de nouveau, dresser des embuscades, exterminer des corps d'infanterie ou de cavalerie envoyés à leur poursuite, se multiplier en un mot par une activité sans relâche et terrifier leurs ennemis à ce point que les plus braves (2) avaient le pressentiment de leur défaite.
A la nouvelle des événements de Sainte-Foy, le sénéchal
(f) M. de Lauzun, apprenant à Bergerac les faits que nous venons de raconter, se hâta, mais trop tard, d'envoyer deux de ses gentilshommes à Sainte-Foy. Il dit dans sa lettre à Charles IX : «Après, les dicts seditieulx se retirarent, de sorte que je n'ai pu encore savoir ce qu'ils sont devenus. »
(2) 11 est curieux de lire, au sujet des exploits de La Rivière, un passage de la Chroniqtie manuscrite du conseiller Jehan de Gaufreteau, terminée vers 1639, c'est à dire trois quarts de siècle après les événements dont nous racontons l'histoire, et publiée en 1877 par M. Jules Delpit. « 1562. — En cette année la ville de Bourdeaux reçeut un grand effroi de la part des Huguenots qui triomphèrent des troupes que Monluc avoit mises en garnison dans la ville de Sainte-Foy en Périgord (sic; lisez : en Agenais) pour la conservation de la place, et ce, par la vaillance d'un escolier, apprentif en armes; et ceux qui restèrent de la deffaicte vinrent et se sauvèrent tous misérables, dévalisés, meurtris et inutiles, dans la ville de Bordeaux. Et d'aultant que cet apprentif aux armes a esté recommandé non seulement par le parti huguenot, mais aussi catholique, mesme par le maréchal de Monluc, le plus rude adversaire que les Huguenots eussent, d'estre devenu aussi tost brave capitaine que hardy soldat, j'en veux aussi noter et recommander l'histoire », etc. Page 110.