CHAPITRE III
Progrès de la Réformation eu Guyenne. — Cérémonie expiatoire du 7 avril 153S à Bordeaux. — Instructions du roi François I" au Parlement de Guyenne contre les Luthériens (83 Juin 1533). — Recrudescence de sévérité. — Agen, Tonneins, Sainle- Foy, La Treane, Camblanes sont entraînés dans le mouvement. — Los iilées nouvelles envahissent les couvents des Franciscain-; et de Y Are- Maria. — Cinq religieuses échappées de ce monastère y sont réintégrées par arrêt du Parlement. — Union du cierge et de la magistrature; sou influence sur la lutte engagée conlre la Réformation daus le Sud-Ouest.
Il n'y avait plus à en douter, le vieil et gigantesque édifice de l'Église romaine se lézardait de toutes parts sous les coups répétés que lui portaient les hommes de la Réformation. L'hérésie se glissait partout et faisait en Guyenne des progrès rapides. L'Inquisition était décidément insuffisante ou trop anodine en France; il était temps d'appeler à son aide le pouvoir séculier.
Pour la première fois, en 1538, on voit le Parlement de Bordeaux entrer en ligne contre le luthéranisme (').
L'archevêque ayant décidé qu'une procession générale, terminée par une cérémonie expiatoire, aurait lieu le 7 avril 1538, la magistrature reçut l'ordre d'y assister en corps. Onze religionnaires devaient y figurer et faire publiquement amende honorable devant la cathédrale. On espérait, par cette solennité, frapper d'une crainte salutaire l'esprit de la population bordelaise.
Rien ne fut, en effet, négligé pour la mise en scène. La Cour, en robes rouges et noires et chaperons des mêmes couleurs, partit en ordre du palais de l'Ombrière, lieu de
(l) C'est par erreur que le président Boseheron des Portes, dans son Histoire du Parlement de Bordeaux, t. Ier, p. 46, donne la date de 1537. 11 ne faut pas oublier que l'année commençait à Pâques.
ses séances. Kilo était précédée de ses huissiers et de leur chef. Un échafaud avait été dressé « devant le grand clocher de Saint-André ». Onze luthériens, qu'escortaient le chevalier du guet et ses archers, y montèrent successivement. Huit d'entre eux, sans doute les plus gravement compromis, étaient en chemise et pieds nus. Les trois autres avaient simplement la tête découverte et les pieds nus. Tous portaient au poing une torche allumée. En présence du grand inquisiteur, de l'archevêque Charles de Gramont et de son clergé, qu'entourait une foule immense et fanatisée, ils firent amende honorahle, demandèrent pardon à Dieu, au Roi et à Justice, et trop heureux de sauver leur vie à si hon compte, déclarèrent solennellement qu'ils abjuraient leurs erreurs (4). Ces façons d'agir, cette indulgence pour des hérétiques, furent mal jugées à Paris.
Trois mois après, des instructions émanées du roi parvenaient au Parlement de Bordeaux et lui prescrivaient la plus grande sévérité à l'égard des religionnaires. Datées de Paris le 24 juin, elles ne furent lues dans les chambres assemhlées que le 28 du mois suivant (2).
François Ier, considérant que son titre de « roi très chrétien lui impose le devoir de détruire les diaboliques erreurs » de Luther et de combattre « les séminateurs de ceste infection », donne au pouvoir séculier, parlements, baillis et sénéchaux, l'ordre et le pouvoir de venir en aide aux « inquisiteurs de la foy » et au clergé diocésain, qui devient impuissant à mettre un frein aux progrès de l'hérésie. Il adjuge aux dénonciateurs le quart des biens qui seront confisqués sur les luthériens. Un rapport lui sera adressé tous les six mois par les cours souveraines.
Les sentences des tribunaux inférieurs, sénéchaussées, bailliages, etc., seront exécutées sans opposition et sans appel, comme si elles étaient rendues en dernier ressort. Il
(!) Arch. municipales de Bordeaux, mss. : Extrait des registres secrets.
(2) Arch. départementales de la Gironde, série B, Parlement : Enregistrement des édits royaux, reg. n° 31, fos 40 et suiv. « Lettres attributives de jurisdiction pour punir les sectateurs des propositions de Luther et autres. »