CHAPITRE XXXI
jusqu'au dernier, il leur donna l'ordre de contourner rapidement un village qui masquait leur retraite et de passer sur l'autre rive, comme ils pourraient. Pendant qu'ils exécutaient ses ordres, profitant de quelques barques de pèche qui se trouvèrent là fort à propos, il donna l'ordre au seul trompette qu'il possédât de se placer derrière le village et de sonner le boute-selle sans discontinuer.
Les officiers qui commandaient les troupes royales crurent d'autant plus à la présence d'un corps de cavalerie, qu'à l'entrée du village La Rivière se tenait froidement à cheval, à distance d'arquebuse, en ayant l'air d'observer leurs mouvements. Ils s'arrêtèrent, redoutant quelque embuscade. Tout à coup le jeune chef, déchargeant sur eux ses pistolets, piqua des deux et disparut.
Lorsque ceux-ci, s'avançant avec précaution, reconnurent enfin la ruse de guerre grâce à laquelle le capitaine venait de leur échapper, ils entrèrent dans une fureur indescriptible-(').
Pour leur donner le temps de se calmer, La Rivière licencia ses hommes, donnant l'ordre à chacun de gagner sa retraite et de se tenir coi jusqu'à nouvelle convocation.
Il avait hâte de rejoindre le capitaine Piles au château de Roësse (2) ; mais, harcelé par des détachements ennemis qui mettaient à sa poursuite une ardeur extrême, il courut de sa personne les plus graves dangers. C'est ainsi qu'il fut obligé de se sauver précipitamment du château de Riron par dessus les murailles, aidé dans sa fuite par un soldat dévoué (3).
Piles, de son côté, ne restait guère plus de vingt-quatre heures dans la même localité ; à la tête de sa petite troupe, composée d'hommes énergiques dont la confiance dans leur chef décuplait la valeur, il déployait une extrême mobilité,
(') Théodore de Bèze, Histoire ecclésiastique des Églises réformées, 1. II, p. 803.
(2) iïoisse, autrefois Boësse, est le nom d'un hameau dp la commune de Bergerac; c'est aussi le nom d'une commune du canton d'Issigeac, où se trouvait un ancien repaire noble.
(s) Biron, commune du canton de Montpazier (Dordogne). Le seigneur de Biron avait le titre de premier baron du Périgord.
passant d'Agenais en Périgord, battant les ennemis en détail et luisant éprouver aux troupes catholiques des pertes sérieuses. Prévenu par ses espions qu'à Monlagnac, à une lieue de Biron, vient d'arriver une cornette de cent vingt chevau- légers que le capitaine Moncassin conduisait au duc de Guise, il s'avance de nuit silencieusement, suivi de quinze cavaliers et de quinze arquebusiers, espérant trouver les catholiques endormis.
Une sentinelle vigilante donne l'alarme, la trompette sonne et les arquebusiers effrayés se dispersent.
Piles n'a plus avec lui que ses quinze cavaliers, mais il n'hésite point; sachant par expérience « ce que peut faire la célérité » en de telles occasions, il charge à la tète de ses hommes avec une telle énergie qu'il traverse l'avant- garde des chevau-légers, se trouve face à face avec le capitaine Moncassin qui accourt à la tète de son escadron l'épée et la dague au poing et le tue d'un coup de pistolet. Saisis d'épouvante en voyant tomber leur chef, les cavaliers tournent bride, poursuivis l'épée dans les reins par Armand de Clermont, qui leur tue quinze hommes et profite de cette occasion pour remonter sa petite troupe avec d'excellents chevaux.
Peu de temps après, Piles s'étant mis en rapport avec les calvinistes d'Eymet ('), petite ville de l'Agenais sur les confins du Périgord, La Rivière se mit en chemin pour le venir rejoindre. Avec son insouciance habituelle, il partit seul, à cheval, sans autre arme défensive qu' « un collet de buffle ». Ptencontré par un détachement de vingt cavaliers, il fut renversé d'un coup de pistolet dans les reins, qui lui traversa le corps, mais fort heureusement sans léser aucun organe vital.
Prisonnier de guerre, il ne se faisait aucune illusion sur le sort qui l'attendait. Comme il perdait beaucoup de sang, deux cavaliers avaient mis pied à terre et le soutenaient sous les bras. Mais en traversant le Drot, pour gagner sur la rive
(',) Eymet, aujourd'hui chef-lieu de canton de l'arrondissement de Bergerac.