‹ Histoire de la Réformation à Bordeaux et dans le ressort du parlement de GuyenneChapitre 263 sur 310 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

opposée le village le plus voisin, le blessé, doué d'une force peu commune, se débarrasse brusquement de ses aides et s'élance dans la rivière. Il nagea longtemps entre deux eaux, jusqu'au moment où, n'en pouvant plus, force lui fut de gagner la berge. Ses ennemis, revenus de leur stupéfaction, le poursuivirent longtemps à coups d'arquebuse, mais le voisinage de la ville d'Eymet, dont Piles venait de s'emparer, les empêcha de se rapprocher davantage.

La Rivière, au contraire, ignorait aux mains de qui se trouvait la place. Il était à bout de forces, et tout ce qu'il put faire fut de se traîner péniblement jusqu'à l'une des portes de la ville et d'appeler au secours.

Piles, « le voyant en si piteux état, » fut saisi de compassion. Mais, prévenu par des avis officieux qu'il allait être cerné par les catholiques, il n'eut que le temps de bander la plaie de son lieutenant et de lui faire prendre quelque nourriture. Puis, comme la nuit tombait, il le prit en croupe, et par des chemins détournés réussit à gagner le château de Pardaillan.

Grâce à des soins intelligents, mais surtout grâce à sa robuste constitution, La Rivière ne fut que peu de temps alité; dix-sept jours après, il était en état de porter de nouveau les armes.

Piles, qui ne méprisait aucun moyen de tromper ses adversaires, avait eu soin de répandre partout le bruit de sa mort et de simuler un enterrement (').

La nouvelle de la mort de La Rivière, promptement répandue par Piles, qui riait avec lui de cette « fantasia » (2), rassura momentanément les villes qui s'armaient pour leur défense, car la crainte d'une surprise régnait dans beaucoup de localités.

Un arrêt du parlement de Rordeaux autorise le maire et les jurats de Libourne à informer contre les « hrisemens,

(') Théodore deBèze, Histoire ecclésiastique des Églises réformées, t. II; Haag frères, La France protestante.

(2) C'est le mot employé par Théodore «le Bèze. Fantasia pour Phantasia, du grec çavratfia, imagination, dérivé lui-même de çatver/, montrer, briller.

hircins, violences, saccayemens ou autres excès commis par les séditieux dans les églises de Saint-Thomas et de Saint- Jean»; en outre, à s'imposer extraordinairement afin de solder des troupes pour la défense de la ville.

Défense était faite « à tous ceulx de la nouvelle secte » que les exploits de Piles et de La Rivière dans la vallée de la Dordogne excitaient à lever la tète, de « faire aucunes assemblées, monopoles, conventicules, presches publiques ou particulières » (').

A la môme date, un arrêt identique permet « au syndic, aux consuls, manans et habitans de Périyueux, de se cotiser pour résister aux entreprises des séditieulx qui se sont élevés et s'élèvent journellement contre l'autorité du Roy » (2).

Les sommes recueillies seront employées à réparer les fortifications de Périgueux; quant à fondre des «pièces d'artillerie », le président de Lagebàton invite les pétitionnaires à s'adresser au roi (3).

A Bordeaux, la situation n'avait pas changé ; les divisions intestines s'accentuaient toujours davantage; aussi M. de Noailles écrivait-il à Jeanne d'Albrel, le 11 décembre : « Madame, nous vivons toujours par deçà en peyne, soubsons » et jalousie, et à la vérité en continuel travail, dont il

» advient souvent quelque désordre; et qui pis est, je

» euyde descouvrir qu'en ce printemps [prochain] il se » dispose une plus grande tempeste pour ce pauvre royaulme » qui s'en va en proye à tous les estrangers du monde, si » Dieu n'en a compassion, ce que je luy supplie, etc. (4) »

La nouvelle de la victoire de Dreux, remportée le 19 décembre par le duc de Guise sur le prince de Condé, aurait dû, semble- t-il, calmer les appréhensions causées par les succès partiels obtenus en Guyenne par le capitaine Piles et

(!) Arch. départementales de la Gironde, série B, Parlement : Minutes des arrêts, portef. 168.

(2) Idem, ibidem.

(3) Idem, ibidem.

(4) Bibliothèque nationale : Fonds français, ms. G908. Lettre citée pur M. Tainizey de Larroque dans son excellente étude sur Antoine de Nouilles à Bordeaux, p. 80.

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