CHAPITRE XXXII
Le premier président fait mettre quelques prisonniers en liberté. — Rage de ses ennemis. — Les divisions s'enveniment. — Monluc est sollicité de se reidre à Bordeaux pour y rétablir la paix. — Son opinion sur le Parlement de cette ville. — Ses préférences pour Agen. — Prise de Mussidan par le capilaine Piles (12 janvier 1563).
— Terreur des catholiques bordelais. — Le Parlement lève 200 soldats de plus (^janvier). — Charles IX somme le Parlement d'enregistrer ses lettres d'abolition en faveur des protestants. — Division de cette Cour en deux partis d'égale force. — Décisions blessantes pour les commandants militaires d'Escars et de Noailles. — Lettre de la reine-mère pour calmer les divisions. — Disette de grains. — Affreuse misère à Bordeaux (mars 1563). — Gravité de la situation. — Monluc, appelé par tous les partis, arrive en toute hâte. — Mort subite et singulière de M. de Noailles (11 mars).
— Piles s'empare de Bergerac (12 mars). — Monluc expédie à son fils trois pièce de canon par la Garonne. — Ordre à ce dernier de reprendre Mussidan. — Edit d'Amboise (1!) mars). — Proclamaiion de la paix à Bordeaux, par ordre de Monluc.
Si quelqu'un dut être particulièrement satisfait de la victoire remportée par le duc de Guise sur les huguenots, ce fut certainement le vieux Burie, dont le projet de désarmement daté du 18 décembre 1562, veille de la bataille, aurait fait singulière figure au cas où ces derniers seraient restés maîtres du champ de bataille
L'audace de leurs coreligionnaires de Guyenne n'avait pas besoin de ce stimulant.
(j) M. de Burie fait observer au roi que le pays étant entièrement soumis, les quatre enseignes de la Rochelle, les deux enseignes de Bordeaux, chacune de 300 hommes, et les 120 arquebusiers entretenus pour la garde des deux forteresses reviennent à 18,000 livres par mois, dépense trop considérable pour le trésor qui ne paye pas les soldats, lesquels par nécessité se payent eux-mêmes.
11 lui proposait, en conséquence, de ne laisser que 40 soldats au Château- Trompette, 40 au Château du Hâ et 100 ou 200 arquebusiers, au lieu de 600, dont il aurait le commandement avec sa compagnie. Ces troupes seraient payées « sur la recepte générale d'Agen. » (M. de Barthélémy a lu d'Amiens, ce qui serait assez singulier.) A Bayonne 200 hommes suffiraient et 100 à Dax, à cause du voisinage de Mont-de-Marsan, ville importante d'où ces deux places tirent leur alimentation. 11 faudrait porter de 50 hommes à 100 la garnison de Blaye. (Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg, mss. français, et Archives municipales de Bordeaux. Documents manuscrits pour servir à l'histoire de la Guyenne, p. (36 et 67.)
Il faut bien convenir, en effet, que le gouverneur de la province choisissait un singulier moment pour proposer à Charles IX de diminuer les garnisons de Bordeaux et de La Rochelle, alors que beaucoup de villes d'ordre inférieur s'armaient pour leur défense. Mais il sollicitait le titre et les appointements d'amiral de Guyenne comme récompense de ses services; ce n'était donc pas le moment d'assombrir les teintes (1).
M. de Noailles présentait la situation sous des couleurs plus vraies. Il écrivait à la reine -mère le 29 décembre : « Nonobstant le gaing d'une bataille que Dieu a donné au Roy, je ne voys point que ce pays de Guyenne et de Languedoc soit mieulx assuré qu'il n'cstoit, attendu les remuemens qui s'y font de toutes parts et le peu d'obeyssance que les ungs portent au service du lioy (2). »
Cette dernière partie de la phrase fait allusion sans doute à la singulière conduite du Parlement, qui, ne tenant aucun compte des « lettres d'amnistie », continuait le cours de ses sanglantes exécutions.
Le maire de Bordeaux, très clairvoyant, faisait craindre à Catherine de Médicis l'arrivée dans le Midi d'une partie de la cavalerie protestante, à la tète de laquelle, vers la fin de la bataille de Dreux, Coligny avait brillamment mais inutilement chargé les catholiques.
Par suite de la captivité de Condé, l'amiral avait été proclamé chef de l'armée calviniste, et comme aucun homme mieux que lui n'avait le talent de relever les courages abattus, dès le lendemain de la défaite, 20 décembre, il remettait en ligne ses troupes prêtes à recommencer la lutte. Après les avoir cantonnées, pour les refaire, en Sologne et en Berry, il avait avec elles gagné la Normandie, où la cause protes-
(') Le successeur du roi de Navarre à l'amirauté de Guyenne fut son fils, le prince de Navarre (Henri IV); les lettres de nomination sont du 26 décembre 1562.
(2) Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg, mss., dossier 98. M. de Barthélémy, qui se borne à analyser cette pièce, la date, par erreur, du 25 au lieu du 29. (Voir aux Arch. municipales de Bordeaux, la copie in extenso laite par M. Hovyn de Tranchère.) Documents pour servir à l'histoire de Bordeaux et de la Guyenne, p. 72.