CHAPITRE XXXII
calvinistes accoururent de toutes parts pour se réfugier dans la place. Le difficile était de les nourrir; aussi le jeune capitaine ne garda-t-il avec lui que six cents hommes.
Ayant désormais une base d'opérations, Piles commença par se pourvoir de vivres, d'armes et de munitions; après quoi, mis en goût par la prise de Mussidan, il résolut de s'emparer de Bergerac.
Quant à prendre la ville de vive force, il n'y fallait pas songer pour le moment. La garnison, que M. de Lauzun commandait toujours, avait été augmentée et portée à trois cents hommes ('). Elle se tenait sur ses gardes, flairant quelque surprise.
Grâce aux nombreuses relations qu'il avait dans sa ville natale, Piles, après y avoir mûrement réfléchi, pensa que le plus simple était d'y entrer par la porte. Il fit donc prendre l'empreinte de la serrure et fabriquer une clé (2), ses amis se chargeant d'ailleurs de tirer les verrous et les barres de l'intérieur. Mais la clé se cassa dans la serrure, ce qui fut probablement très heureux pour le capitaine et pour les deux cents hommes qu'il avait amenés; car un violent orage étant survenu pendant la marche, un grand nombre de soldats restèrent en arrière et la mèche des arquebuses se trouva tellement mouillée que les armes à feu n'auraient pu rendre aucun service, tandis qu'à Bergerac, au contraire, trois postes considérables veillaient sur la grand'place.
Piles n'était pas homme à se décourager pour si peu. Dans la nuit du P2 mars, il s'introduisit dans la place par une ouverture préparée par un habitant de la ville, dont la maison touchait aux remparts, ouverture trop petite pour que deux hommes pussent y passer à la fois. Une sentinelle ayant donné l'alarme, la garnison tout entière courut aux armes .
Piles à la tête des siens se précipita sur le premier corps
(') Arch. MUNICIPALES de Bergerac, et Th. de Bèze, Histoire ecclésiastique des Eglise* réformées, t. II, p. 807.
(*) Le R. P. Jean Dupuy, récollet, Estât de l'Église du Périgord. Périgueux, 1C29.
de garde avec une telle impétuosité, que ceux qui le défendaient mirent bas les armes. Les autres combattirenl vaillamment; mais effrayés par le bruit extraordinaire que faisaient à l'entour des murailles « les goujats et le trompette » malicieusement laissés au dehors par Armand de Clermont, ils finirent par lâcher pied(1). Soixante-dix ou quatre-vingts hommes, commandés par le capitaine Dupuch, se réfugièrent dans le château; trente autres se barricadèrent, avec le curé de Bergerac, « méchant homme (2) » nommé Peyrarède (3), dans une forte tour joignant l'enceinte fortifiée; tous les autres furent passés au fil de l'épée.
Dès que le jour fut venu, la tour de Malbec fut sapée par ordre du jeune chef; ceux qui ne furent point écrasés sous ses ruines furent impitoyablement massacrés. Le curé, l'un des rares survivants, fut pendu devant le donjon.
lie capitaine Dupuch forcé de se rendre, quand la bassecour du château fut emportée de vive force par les huguenots, essaya, mais trop tard, de parlementer. 11 paya de sa vie « le massacre de quelques faux frères en Christ», nous dit le père Dupuy (4).
On comprend dans quelle exaspération et dans quel effroi la nouvelle de ces événements inattendus jeta les catholiques bordelais. Ils firent un crime au premier président d'avoir fait relâcher, dans la deuxième quizaine de décembre, un assez grand nombre de prisonniers, affirmant que les protestants de Bordeaux, gens très inoffensifs pour la plupart, s'entendaient avec Piles et La Bivière.
Le 30 décembre, sur la requête du procureur général M. de Lescure, injonction fut faite par la Cour, au capitaine du guet ou à son lieutenant, de mettre immédiatement à exécution les décrets de prise de corps contre les habitants de Bordeaux « et autres chargés du crime de sédition,
(!) Th. de Bèze, Histoire ecclésiastique des Eglises réformées, t. II, p. 808. (*) Idem, ibidem.
(s) Arch. municipales de Bergerac, notes communiquées par M. Dupuy, archiviste de la Mairie.
(*) Estât de l'Église du Périgord.