CHAPITRE XXXII
privée, le recensement des grains qui restent encore chez les particuliers.
La Cour écrit à Monluc, au parlement de Toulouse, aux capitouls de cette ville et au cardinal d'Armagnac, pour les prier d'autoriser l'expédition des blés du Languedoc ou de l'Agenais, destinés à la capitale de la Guyenne (').
Le 8 mars, les Chambres assemblées décident que le maire et les jurats établiront au plus vite le dénombrement des habitants de Bordeaux; chacun d'eux, suivant sa fortune, sera chargé de nourrir pendant trois mois un certain nombre de pauvres (-).
Le lendemain 9, elles chargent M. de Noailles, « maire, gouverneur et capitaine de la ville, » de procéder « promptement » à la visite des navires arrivant « des lieux suspects pour la religion » (3).
On craignait surtout que les huguenots, informés des querelles survenues entre les représentants de l'autorité royale, ne profitassent de ces divisions regrettables pour s'emparer du Château-Trompette et se rendre maîtres de la ville. Dans cette situation périlleuse, c'est à Monluc que tous les partis s'adressèrent.
« Sur ces entrefaictes, nous dit-il, en un jour et une nuit, m'arrivèrent trois courriers de Bordeaux, dont le fils aisné du greffier Pontac fut le premier; l'advocat du roi, La Het, qui depuis a esté procureur gênerai ; et un gentilhomme de M. de Noailles, le dernier; lesquels tendoient tous à une mesme fin, que si je n'allois promptement et à extrême diligence secourir la ville de Bordeaux, elle s'en alloit perdue, pour un grand différend qui estoit survenu dans la ville entre M. le premier président Lagebâtou et M. de Noailles, gouverneur.
» Et me prioient la Cour, les jurats et le dit sieur do
(!) Bibliothèque municipale de Bordeaux : Extrait des registres secrets, ms. 307.
(') Idem, ibidem.
(3) Idem, ibidem, et f° 95 i° de la copie manuscrite des Registres secrets, appartenant à l'auteur,
5i2 HISTOIRE DE LA RÉFORMATION.
Nouilles me vouloir haster, autrement j'y arriverais trop lard Car M. de Noailles avoit dcsjà donné l'ordre de faire entrer dans la ville les gens de la campagne par le château du lia, qu'il commandoit. »
Par contre, une partie des Bordelais s'étaient rendus maîtres des portes du côté de la Garonne (2). Une étincelle suffisait pour rallumer la guerre civile.
Ce qui excitait surtout la terreur des calvinistes, c'est que depuis plusieurs jours la porte de leurs maisons était marquée d'un signe particulier très apparent, tandis que celle des catholiques était chargée d'une croix blanche. Ces sinistres indications leur faisaient redouter un massacre (3).
Monluc, comprenant la gravité de la situation, ne mit que trois jours pour se rendre à Bordeaux, où il entra le 12 mars (4) avec son frère, M. de Lioux, le jour même où le capitaine Piles s'emparait de Bergerac.
Deux nouvelles importantes l'y attendaient, l'une était sa nomination de lieutenant du roi pour le gouvernement d'une moitié de la Guyenne, l'autre moitié restant à M. de Burie (5), la rivière du Lot entre eux deux.
Il n'y avait pas là de quoi le surprendre, hien qu'il s'attendit peut-être à plus haute récompense; mais ce qui lui causa quelque émoi, malgré sa nature depuis longtemps cuirassée, ce fut d'apprendre la mort de M. de Noailles, décédé la veille et dont il venait de recevoir un exprès.
Antoine de Noailles, maire de Bordeaux, n'avait que cinquante-huit ans; sa maladie n'avait pas duré plus de cinq ou six jours, et sous l'impression de surprise causée par
(') Commentaires, liv. V, p. 277.
(*) Idem, ibidem.
(3) Un arrêt du Parlement défendit à tous de faire de pareilles marques sous peine de mort. (Arch. départementales de la Gironde, série B, Parlement: Minutes des arrêts, portef. 171.)
(*) Bibliothèque municipale de Bordeaux : Extrait des registres secrets, rns. 367. « Le 12 du mesme mois a esté ordonné qu'il sera permis au sieur de Monluc qui debvoit venir au Palais et que la Cour avoit requis de venir, à cause des troubles, de porter son espée, et que le sieur de Lioux, son frère, entrera en la dicte Cour ... et ne sera pas empesché de porter son espée. » Il s'agit ici de Joaehim de Monluc, seigneur de Lioux.
(5) Commentaires, liv. V, p. 277.