‹ Histoire de la Réformation à Bordeaux et dans le ressort du parlement de GuyenneChapitre 272 sur 310 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

cet événement inattendu, beaucoup de gens, tout d'abord, crurent qu'on avait hâté sa fin (*).

Sa famille, en particulier, n'ignorant pas l'intérêt que ses ennemis avaient à se débarrasser de lui, fut persuadée, dans le principe, qu'une main coupable avait amené ce résultat. En un mot, on crut que l'un de ses serviteurs, gagné par les partisans du premier président, l'avait empoisonné (2).

Mais l'autopsie qui fut ordonnée par Mme de Noailles et l'abbé de l'Isle, frère du défunt, prouva d'une manière certaine que ces soupçons n'avaient rien de fondé (3).

Telle était la baine amassée contre lui, que le Parlement, après en avoir délibéré, décida qu'il n'assisterait pas à ses obsèques ! Elles n'en furent pas moins aussi honorables que belles (*•).

La véritable cause de sa mort fut, d'après sa femme, les ennuis que lui causèrent les événements politiques, la nouvelle de l'assassinat du duc de Guise (s), et surtout les tracasseries incessantes que lui suscitait journellement le gouverneur par intérim, Froment de Pérusse, comte d'Escars (6).

(') Commentaires, liv. V, p. 278: « On dit après, qu'on luy avoit advancé ses jours; je ne seau s'il est vray ; ce fut dommage pourtant, car c'estoit un bien sage gentilhomme et bon serviteur du roi. »

(s) « Mesmes que les indices d'un grand vomissement qu'il a eu du commencement et la continuelle douleur d'estoinach qui se pressent des entrailles, leur fait soupçonner et aux médecins, qu'il est tombé en quelque inconvénient de poison. » (Lettre de M. du Boisset, sieur de la Motte, à la Reine-mère, du 9 mars 1562, publiée par M. Tamizey de Larroque d'après un manuscrit de la Bibliothèque nationale.) Antoine de Noailles à Bordeaux, p. 84.

(3) « Et pour ce qu'on avait soubçon qu'il eust esté empoisonné, et que luy-

mesme, vivant, s'en estoit deffié, on fut d'advis de l'ouvrir. On luy trouva toutes les parties nobles et tout le reste du corps si sain et entier qu'il estoit possible, mais on luy trouva en la teste sur le cerveau un amas d'eaux jaunes qui avoient formé quelque apostume... etc. » (Lettre de Gilles de Noailles, abbé de l'Isle, à son frère l'éuêijue de Dax, publiée par M. Tamizey de Larroque). Antoine de Noailles à Bordeaux, p. 86.

(*) Voyez dans le supplément à la Chronique bourdeloise de Jehan Darnal, le passage relatif à cette cérémonie funèbre. (Édit. de 1619, f° 44 v°.)

(5) François de Lorraine, duc de Guise, fut, comme on sait, lâchement assassiné pendant le siège d'Orléans, par Poltrot de Meré, gentithomme huguenot, d'un coup de pistolet dont il mourut six jours après.

(6) « Aussi fault que je dye, Madame, que depuis que le sieur d'Escars est en ceste ville, il a tant tourmenté ce bon trespassé, que chacun estime que les

Les mauvais conseils ne manquèrent pas à Moulue dès son arrivée à Bordeaux; Je parti du syndical et quelques membres de la noblesse, comme M. de Caudale, lui conseillaient de l'aire arrêter M. de Lagebàton et pendre ou décapiter ceux des calvinistes bordelais qu'on redoutait le plus. Mais il eut la sagesse, malgré sa nature sanguinaire, de résister à ces dangereuses suggestions.

« On pensait, dit-il, qu'à mon arrivée je metirois la main aux armes et que je tuerois toute la part (tout le parti) du premier président : beaucoup s'en estoient fuys; mais je cognoissais bien que c'estoit la ruyne de la ville, et que le roy y perdroit beaucoup»; car il n'était au pouvoir de personne d'empêcher qu'elle fût « saccagée » (').

Monluc se rendit d'abord au Parlement, puis à l'Hôtel de Ville où l'attendaient les jurats et le Conseil des Trente; enfin, sur les quatre heures, à l'archevêché, où s'était réuni tout le clergé convoqué par lui, et partout il prêcha la paix et la concorde, « encores qu'il y en eust quelques uns qui eussent voulu remuer besoigne » (2). Mais il leur donna tant de « bonnes raisons », qu'ils changèrent d'avis.

« De sorte, ajoute Monluc, qu'en ce jour-là j'appaisay la ville. » Et plus loin : « Je veux dire, et au tesmoignage de tout Bordeaux, que si j'eusse fait autrement, la ville estoit détruite, car il ne faut pas venir à la violence lorsqu'on y peut procéder par autre moyen, veu mesmement que c'estoit division entre les catholiques, ou pour le moins qui s'en disoie?it, car je ne suis pas Dieu pour lire dans leur cœur. »

Enfin, pour mieux expliquer ses paroles, il écrit quelques lignes plus bas : « Il y a prou de gens en ceste ville-là qui eussent voulu courir aux armes en haine du premier président qui n'y a jamais guères esté aimé.

traverses et fascheries qu'il luy a continuellement données ou procurées, ont esté causes de sa fin. » (Lettre de Madame de Noailles à la reine-mère, du 20 mars 1562. (Antoine de Noailles à Bordeaux., p. 91.) (') Commentaires, liv. V, p. 277.

(s) Cette phrase se rapporte plus particulièrement aux membres des deux Conseils de la ville. (Commentaires, p. 278.)

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