CHAPITRE IV
à le voir intervenir d'une manière terrible auprès du parlement de Bordeaux et réglementer la jurisprudence en matière d'hérésie. Il nous faut d'abord dire quelques mots de l'œuvre des instituteurs.
Les disciples laissés à Poitiers par Calvin, lors de son départ pour la Suisse, avaient compris de quelle importance était, pour l'œuvre de prosélytisme entreprise par eux, l'envoi dans différentes villes d'instituteurs chargés d'instruire la jeunesse et déjà convertis eux-mêmes aux idées du réformateur.
Ce que Collassus avait entrepris à Bordeaux, d'autres le faisaient ailleurs. Ils ouvraient des classes du premier âge ou petites écoles, et tout en enseignant à leurs écoliers la lecture, l'écriture, le calcul, ils leur apprenaient à aimer l'Évangile.
C'est ainsi que procédaient, dans la ville d'Agen, Jehan Bernède, déjà poursuivi comme hérétique en 1538; à Tonneins, André Mélanchton; à Villeneuve, Jean Carvin, originaire de l'Artois, qui depuis fut pasteur à Montauban; enfin, à Sainte- Foy, le jeune et courageux Aymon de La Voye(i).
Crespin, dans son Histoire des Martyrs, et après lui Théodore de Bèze, racontent, avec d'émouvants détails, l'arrestation et la mort de ce martyr de la liberté de conscience. Comme son collègue l'instituteur de Villeneuved'Agen, il était de Noyon, patrie de Calvin. La Picardie fournissait à la Réforme d'énergiques et vaillants ouvriers.
Averti qu'à l'instance du curé de Sainte -Foy et de quelques autres prêtres, le parlement de Bordeaux avait ordonné son incarcération, il refusa courageusement de s'enfuir.
« Voyant l'infirmité de son troupeau, il demeura ferme
(4) Théodore de Bèze, Histoire ecclésiastique des Églises réformées, édit. de 1580, t. Ier, p. 27. C'est à tort que M. le baron Alphonse de Rutile change son prénom et l'appelle André de La Voye. Il se trompe également en fixant au 21 août 4542 le jour de son exécution; l'arrêt, que j'ai retrouvé, porte la date du 26 août. Voyez Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albrel, t. Ier, p. 250.
attendant ce qu'il plairoit à Dieu », répondant à ses amis que « suivant l'exemple de saint Paul, il estait prest d'est re non seulement lié à Bordeaux, mais aussi de sceller par son sang la doctrine qu'il avoit preschèe... »
Sur quoi, prévoyant qu'il ne reverrait plus ses fidèles, il fit en trois sermons le résumé de la doctrine évangélique, exhortant chacun à persévérer en la foi.
Au mois de décemhre 1541, vers la Noël, il fut conduit à Bordeaux et jeté dans les prisons du Parlement.
Là, d'après les conseils qui lui furent donnés, il essaya de récuser quelques-uns de ses juges : le premier président de Belcier; Jehan de Galvimont, deuxième président, et le conseiller Gahriel de Alis; mais cette demande n'ahoutit qu'à faire redoubler contre lui les mauvais traitements. Le seigneur de Ribérac, qui avait contribué à le faire arrêter, fut appelé à déposer contre lui, « bien qu'il fût avéré qu'il avait juré de le faire brûler, dût -il lui en coûter mille écus... »
Sa détention fut longue et cruelle : jusqu'au 21 août, c'est-à-dire pendant neuf mois, il endura dans sa prison les plus rudes épreuves; ce jour-là, il fut condamné à subir la question extraordinaire (2). On espérait l'amener, par la torture, à dénoncer ses frères; mais les plus horribles souffrances ne purent jamais tirer de lui d'autre réponse que celle-ci : « Tous ceux qui font la volonté de Dieu sont mes compagnons » .
On lui amena plusieurs moines pour l'exhorter à renier sa foi, mais il les refusa successivement, sauf un jeune carme dont la figure lui plut et qui, après s'être entretenu longuement avec lui, sortit de là gagné à l'Évangile.
Enfin, le 26 août, le Parlement le condamna à « estre trayné sur une claie jusques au davant de l'église Sainct André de Bourdeaulx, et illec demander pardon à Dieu,
(*) Théodore de Bèze, Histoire ecclésiastique des Églises réformées, p. 27.
(2) « Le mécredi suivant il fut extraordinairernent géhenne, aussi cruellement que jamais homme ait esté, bien qu'il fust de petite complexion. » (Crespin, Histoire des Martyrs, Genève, 1619, p. 129.)