CHAPITRE V
Enfin, ceux qui avaient « commis quelques fautes légères » devaient « s'en confesser à leurs curés ou vicaires et promettre de n'y plus retourner » (').
Après cette lecture, Me Richard Duplessis se départit au nom de la reine de l'évocation qu'elle avait obtenue au privé Conseil, pour ceux de ses sujets accusés d'hérésie, « pourvu que la punition se fist selon le vouloir du Roy » (2).
La Cour déclara sèchement qu'elle s'y conformerait. Elle ne tarda point à être mise à l'épreuve dans l'affaire d'André Mélanchton.
C'était un neveu de Philippe Mélanchton, le célèbre réformateur, le doux ami de Luther. En 1541, il s'était établi dans la ville de Tonneins pour y tenir les écoles et surtout pour y prêcher l'Évangile. Il entretenait les meilleures relations avec le célèbre Jules- César délia Scalla, père de Sealiger, qui, nous l'avons dit, habitait Agen.
Dénoncé par le clergé, il fut arrêté et conduit dans les prisons de cette ville, par ordre de l'évêque.
Marguerite de Navarre, qui éprouvait pour Philippe une affection toute particulière, s'émut à l'idée du péril que courait son jeune parent et résolut de l'en retirer. Elle écrivit aussitôt au parlement de Bordeaux qui, le 22 juin 1542, rendit un arrêt enjoignant à l'évêque d'Agen et à son officiai de faire conduire, dans le délai de trois jours, André Mélanchton dans la geôle de la Conciergerie à Bordeaux (3).
Le cas était pressant, car l'arrêt fut rendu sur le dictum; les consuls ou les seigneurs justiciers d'Agen, de Port- Sainte-Marie, d'Aiguillon, de Tonneins, de Marmande et de La Réole, reçurent l'ordre de prêter main-forte au premier huissier de la Cour.
(!) Nous avons vu, par exemple, qu'un procureur, Me Hélie de la Valade, ayant dit que les cierges ne servaient à rien, qu'il vaudrait beaucoup mieux les donner aux pauvres et que pour sa part il ne voulait pas de messe après sa mort, fut condamné simplement à se rétracter et à faire amende honorable (4 octobre).
(-) Ancii. municipales de Bordeaux, mss., Extrait des registres secrets.
(3) Argh. départementales de la Gironde, série B, Parlement : Arrêts, reg. 24,
Le 3 août, c'est-à-dire douze jours après, les Chambres assemblées décidèrent qu' « André, surnommé Mélanchton, détenu dans les prisons de la Cour, serait conduit hors du royaume sous bonne garde, en compagnie de l'un des huissiers de la Cour, avec défense d'y rentrer sous peine de la vie, et ce, « suivant les missives du Roy » (*).
Que se passa-t-il? et comment cet arrêt ne fut-il pas exécuté?
André ne fut point rendu à la liberté et ne fit que changer de prison, car des cachots de la Conciergerie il passa dans ceux du Château-Trompette (2). Si je ne me trompe, quelques-uns des membres du Parlement, plus âpres à la curée, durent insinuer qu'il n'était point, comme il l'affirmait, parent du célèbre réformateur; ce que nous savons dans tous les cas, c'est qu'on essaya de le faire passer pour Breton (3).
A la nouvelle de cette complication fort inattendue, Marguerite entra dans une grande irritation. Elle se hâta d'envoyer à Charles de Gramont, qui représentait son époux, Henri de Navarre, comme gouverneur de Guyenne, un des gentilshommes de sa maison pour le prier d'intervenir.
Il y a dans cette intervention de l'archevêque de Bordeaux, ennemi juré des hérétiques, en faveur d'un homme poursuivi comme luthérien, quelque chose d'assez piquant.
Ce fut le 31 juillet 1543 que Charles de Gramont se présenta devant le Parlement pour s'acquitter de sa mission. 11 crut devoir informer la Cour que la reine de Navarre prenait fort à cœur l'affaire de Mélanchton. Prenez garde, ajouta-t-il, de rien précipiter. L'empereur Charles -Quint, pour éloigner les lansquenets de prendre du service en France, fait répandre le bruit « que les Allemands y sont maltraités par le Roy et par ses officiers » et qu'on les
(!) Bibliothèque mixicipale de Bordeaux, ras. 309, Extraits des registres secrets, f° 176 r°.
(-) L'une des forteresses construites sous Charles VII, pour maintenir les Bordelais dans l'obéissance.
(3) Bibliothèque municipale de Bordeaux, ms. 369, Extrait des registres secrets, f° 199 et 200.