CHAPITRE V
y fait brûler et exécuter ignominieusement. Le duc de Saxe lui-même a écrit à Madame Marguerite de Valois « qu'un nommé Mélanchton, né sur ses terres, et proche parent de Philippe Mélanchton, membre du Conseil privé, dont les services lui sont chers », était sur le point de passer en jugement.
L'archevêque ajouta que le roi étant de sa personne à l'armée, sa sœur priait le Parlement de surseoir au jugement.
La Cour n'osa point résister à des instances aussi pressantes, mais le jeune évangéliste vit resserrer sa prison au Château-Trompette, que commandait alors Jehan de Lamoiïcière, seigneur de Vignes. Les mauvais traitements ne lui furent pas épargnés (').
Mélanchton, saisi de douleur, écrivit deux fois à Marguerite pour réchauffer son zèle. Stimulée par l'éminent et doux réformateur, elle prit enfin le parti de se rendre elle-même à Bordeaux.
Le 23 mars 1544, elle fit son entrée dans cette ville par la porte du Calhau (2), où elle fut reçue par deux présidents à mortiers en rohes rouges et vingt -quatre conseillers en robes noires. Elle fut haranguée, rue Poitevine (3), par le premier président de Belcier.
Le lendemain 24, Marguerite, prudente et sage, commença par assister à la messe dans la chapelle du Palais; après quoi elle se rendit au Parlement, où elle prit place, dans la grande salle, sur un fauteuil de velours violet et cramoisi.
Près de la reine de Navarre s'assirent la sénéchale de Poitou, la marquise de Saluées et Madame de Gramont. Après elles venait l'aumônier de la princesse, messire Gérard Roussel, évèque d'Oloron, abbé de Clairac.
Marguerite, pour mieux disposer en sa faveur les membres
(*) Théodore de Bêze, Histoire ecclésiastique des Eglises réformées, l. Ier.
(2) Cette porte existe encore et vient d'être habilement restaurée par un hoïnme de goût, M. Charles Durand, architecte des constructions municipales; on la nomme aujourd'hui porte du Palais, en souvenir du palais de l'Ombrière,
(3) Voie supprimée lors de la création du cours d'Alsace-Lorraine.
dû Parlement, commença par remercier la Cour d'avoir rendu la justice à ses sujets. Passant à des questions d'ordre politique, elle lui fit part des projets qu'on supposait aux Anglais sur la Guyenne, l'engageant à prendre des mesures de précaution. Abordant enfin la question de l'hérésie, elle fit appel à l'indulgence du Parlement. Prenant en particulier la défense d'André Mélanchton, qu'elle avait envoyé visiter par des personnes de sa suite, elle se plaignit des mauvais traitements qu'il subissait au Château-Trompette.
Elle parla des deux lettres qu'elle avait reçues de Philippe, parent du prisonnier; nia qu'André fût Breton, comme on l'avait affirmé, et pria la Cour de surseoir au jugement jusqu'à ce qu'elle en eût écrit au roi.
Enfin, elle ajouta que comme fille de France et sœur de François Ier, elle priait le Parlement de la faire jouir de l'un des plus beaux privilèges de la royauté, inscrit au Livre des fleurs de lys conservé à Saint-Denis, c'est-à-dire du droit de grâce, et de trouver bon qu'elle fit ouvrir les portes des prisons par ses maîtres des requêtes (*).
Le Parlement fit -il droit à sa demande? Je ne sais. Théodore de Bèze nous apprend seulement que, peu de temps après, Mélanchton fut rendu à la liberté «.par l'aide de quelque amy » (2).
Cet ami, c'était Jules-César délia Scala, père de Scaliger; c'est ce dernier lui-même qui nous l'apprend. « Mon père, quatre ans avant de mourir, était demy luthérien; il voyait tous les jours de plus en plus les abus; il a escrit des épigrammes contre les moines qu'il haïssoit. Le neveu de Mélanchton fut emprisonné à Bourdeaux; les théologiens estoient fort véhéments (c'est-à-dire acharnés à sa perte); mon père escrivit tellement qu'il le fit sauver. Si c'eût été un François, il n'eût pas échappé » (3).
(1) Bibliothèque municipale de Bordeaux, Extrait des registes secrets, mss. 367, 3C9 et 370.
(2) Histoire ecclésiastique des Églises réformées, t. Ier, p. 28. (') Scaligerana, édit. de Cologne, 1G95, p. 357.