CHAPITRE VII
Thilippe Véron, dont nous avons déjà dit quelques mots, qui fit en Saintonge, vers l'an 1534, les premières tentatives d'évangélisation. On l'appelait vulgairement Le Ramasseur, surnom expressif qui peint le zèle infatigable dont il était animé pour l'œuvre de propagande à laquelle il avait consacré sa vie. Il visita successivement les villes et les plus humbles bourgades des régions qui lui avaient été assignées, cherchant à faire connaître la doctrine de l'Evangile et à combattre les superstitions de l'Église romaine (').
Il ne tarda point à être aidé dans ses efforts par un jeune docteur en droit, Albert Babinot, comme lui disciple de Calvin. Ce dernier, forcé de quitter la France, venait de s'établir à Genève, d'où il correspondait avec ses disciples de Saintonge. Bientôt ils eurent la joie de lui annoncer leurs premiers triomphes. Les seigneurs du Fa en Angoumois et de Mirambeau (2) en Saintonge venaient d'abandonner le papisme et de se déclarer ouvertement pour la Réforme. Mais, par opposition directe avec ce qui se passait dans le Bordelais, ce fut surtout dans les classes inférieures que la doctrine calviniste s'établit tout d'abord et prit racine au bout de peu de temps. Albert Babinot et le Ramasseur ne pouvaient plus suffire à l'œuvre d'évangélisation entreprise par eux, et des appels secrets leur arrivaient des moindres bourgades de la Saintonge, quand ils reçurent d'Allemagne un secours inespéré.
Bernard Palissy, le célèbre émailleur, nous apprend dans un récit adressé plus tard aux Montmorency et à
(1) Descouverte des ruzes et subtilitez desquelles Calvin et autres ministres se sont servis et se servent ordinairement pour infecter les Français de l'hérésie huguenotique et les faire révolter contre nos Roys et supérieurs tant ecclésiastiques que séculiers, par M. Victor Cayer, ministre de la religion prétendue réformée et maintenant catholique, à Bourdeaus, par M. F. Budier, imprimeur, if. dc. mi. Cette plaquette de Pierre -Victor Cayet de La Palme est de la plus grande rareté. Elle ne figure pas dans la liste des œuvres de ce fougueux controversiste, publiée par MM. Haag frères dans la France protestante, nomenclature qui ne comprend pas moins de quarante-six ouvrages. Je possède un exemplaire de cette rarissime brochure. On sait qu'avant son apostasie, Cayet fut précepteur du jeune prince de Navarre (Henri IV) et plus tard aumônier de sa sœur, la princesse Catherine de Bourbon.
(2) Le château du Fa est voisin du champ de bataille de Jarnac. Celui de Mirambeau domine la petite ville du même nom.
Catherine de Médicis, qu'un certain nombre de moines de l'intérieur de la France, arrachés à leur torpeur ou à leur indifférence par la grande voix de Luther, avaient quitté leur monastère et passé la frontière pour entendre ses prédications.
A leur retour en France, ils eurent la hardiesse de prêcher publiquement contre les abus de l'Église romaine. Mais quand « les prestres et bénéficiers entendirent qu'ils detractoyent de leurs coquilles, ils incitèrent les juges à leur courir sus : ce qu'ils faisoient de bien bonne volonté, à cause qu'aucuns d'eux possédoient quelque morceau de bénéfice qui aidoit à faire bouillir le pot ».
Contraints de s'enfuir, les moines s'éparpillèrent. Quelques-uns vinrent chercher un refuge dans les îles d'Oléron, de Marennes et d'Arvert (*), éloignées des grandes routes.
Ils y répandirent « la parole de Dieu » d'abord avec précaution, puis avec plus d'assurance, lorsque le nombre des convertis s'augmenta. Peu à peu même ils gagnèrent la confiance de ceux qui les entouraient, et, protégés par un grand vicaire qui favorisait la Réforme, ils purent obtenir la faveur de monter en chaire dans les églises de quelques localités.
Dénoncés à l'évêque de Saintes, qui se trouvait alors à Paris, par un nommé « Collardeau, procureur fiscal, homme pervers et de mauvaise vie », ils continuèrent courageusement leur prédication.
Collardeau ayant obtenu deux commissions, l'une de l'évêque et l'autre du parlement de Bordeaux « accompagnée d'une bonne somme de deniers», se hâta de procéder à l'arrestation des prédicateurs les plus compromis : Hubert Robin, de l'ordre des Dominicains, qui tenait la chaire à Saint-Denis (2) dans File d'Oléron, Nicole, évangélisateur de
C1) Depuis longtemps Arvert n'est plus une île, c'est une péninsule située entre l'embouchure de la Seudre et celle de la Gironde. Cependant beaucoup de gens disent encore l'île d'Arvert.
(2) Saint-Denis-d'Oléron, commune du canton de Saint-Pierre, arrondissement de Marennes et port de l'île d'Oléron,