‹ Histoire de la Réformation à Bordeaux et dans le ressort du parlement de GuyenneChapitre 46 sur 310 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

l'île d'Arvert, et l'instituteur de Gémozac (l), fort aimé des habitants de cette localité.

Tous trois furent conduits à Saintes dans les prisons de l'évèché et « vestus d'accoustrements verds afin que le peuple les estimast fols ou insensez». Et comme ils continuaient à annoncer ce qu'ils croyaient être la vérité, « ils furent bridés comme chevaux par le dit Collardeau, auparavant que d'estre menés sur l'échafaud, èsquelles brides y avoil en chacune une pomme de fer qui, chose hideuse à voir, leur remplissait la bouche! »

Hubert Robin, le seul des trois qui fût clerc tonsuré, avait en outre subi la dégradation. Il en appela au Parlement de Bordeaux, qui rejeta son pourvoi (2). Sachant qu'il allait mourir et doué d'une grande énergie, il résolut de s'échapper. Le récit de son évasion est des plus extraordinaires et présente un intérêt particulier.

Par surcroît de précaution, un garde avait été placé sur les marches de l'escalier qui conduisait au cachot des condamnés à mort; des chiens de garde, féroces et de haute taille, avaient été amenés par le grand vicaire et lâchés dans la cour de l'évèché. Dès l'entrée de la nuit Robin, sans perdre de temps, se mit à limer ses fers, et cette opération terminée, passa la lime à ses compagnons. Le plus difficile était de percer la muraille qui se trouvait être « de bonne maçonerie ». Il y parvint cependant à force de persévérance. Malheureusement, de l'autre côté du mur on avait empilé des barriques qui dégringolèrent à grand bruit. Le portier, mis en éveil, se leva, prêta longtemps l'oreille, et n'entendant plus rien, finit par se recoucher.

Parvenu dans la cour, Robin jeta du pain aux molosses qui l'eussent infailliblement dévoré, et eut le bonheur de les amadouer. A force de chercher le moyen de sortir de cette cour, il eut l'heureuse chance de découvrir une porte ouverte qui le conduisit dans le jardin de l'évèché

(*) Gémozac, aujourd'hui chef-lieu de canton de l'arrondissement de Saintes. (2) Arcii. départementales de la Gironde, série B, Parlement : Arrêts, reg. 2G.

dont les murailles étaient très élevées. Il avisa près du mur un poirier sur lequel il grimpa. A sa grande joie, il aperçut de l'autre côté de la muraille un fumier sur lequel il pouvait aisément sauter.

Cependant, mu par une pensée généreuse, il retourna dans son cachot pour faire part de sa découverte à ses deux compagnons. Moins habiles que lui, ni l'un ni l'autre n'avait réussi à limer ses fers. Après les avoir embrassés et encouragés, le dominicain se rendit de nouveau dans le jardin, fit pour la deuxième fois l'ascension de son arbre et « de là sauta sur les fumiers de la rue » .

Il était loin d'être sauvé, car il n'était jamais venu à Saintes et n'y connaissait personne. Tout au plus se rappelait-il le nom d'un médecin et d'un apothicaire qui l'avaient soigné d'une pleurésie pendant sa captivité. Il retroussa sa robe sur ses épaules, attacha du mieux qu'il put sa chaîne, dont le cliquetis aurait pu le trahir, et s'en alla « tabourner (1) à plusieurs portes », entre autres à celle d'un conseiller qui avait juré sa perte. Notre homme ayant mis le nez à la fenêtre et le prenant pour un laquais lui donna les indications qu'il réclamait.

Après mille péripéties, il eut le bonheur de rencontrer des gens charitables qui le conduisirent sur l'heure hors de la ville.

Le lendemain sa tête était mise à prix; le grand vicaire, nommé Sellière, en offrait cinquante écus. Mais on peut supposer que Robin ne s'attardait pas à cueillir des mûres le long des buissons.

Moins heureux que lui, Nicole et l'instituteur de Gémozac furent brûlés vifs, l'un à Saintes et l'autre à Libourne où s'était retiré le Parlement, par suite de la maladie contagieuse qui régnait en ce moment à Bordeaux. Tous deux, en face de cette hideuse et cruelle mort, montrèrent le plus grand courage (août 1546) (2).

(*) Tabourner pour tambouriner; ou disait tabourin au lieu de tambourin. (2) Bibliothèque nationale, mss. Z, 2, 122, E.

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