CHAPITRE VIII
le mystère «du Saint-Sacrement», ce qui dépréciait la messe dont beaucoup de gens ne se souciaient plus. Or si la messe n'avait plus d'utilité, qu'allait devenir le casuef? Question brûlante et capitale (l) !
Le mal prit en peu de temps de telles proportions, que le bailli, Mgr Jeban de Belriou, crut devoir provoquer une assemblée du Conseil de Ville et prévenir le parlement de Bordeaux.
Le président de La Chassaigne, assisté de deux conseillers, se rendit à Bergerac en toute bâte. Tous trois passèrent quelque temps « à faire le procès à ceulx de la secte du dit Marentin et prescheurs (2) ».
On enregistra de nombreux arrêts. Des religionnaires furent « condamnez à estre descapités par figure » , c'est-à-dire en effigie, « et aultrement », dit encore le procès- verbal de la séance du Conseil. Ces derniers mots n'ont pas besoin de commentaire.
Ces sanglantes répressions ne diminuèrent pas le mal. Les lutbériens, surexcités, voulurent avoir leur revanche, et de graves désordres s'en suivirent. Le bailli Jeban de Belriou se plaignit aux consuls et aux jurats convoqués à cet effet à l'Hôtel de Ville.
Il affirme que « nonobstant les arrestz, les accusés pullulent plus que jamais et vont de nuyt en armes baptant, f râpant les Jiabitants de la présante ville quand les rencontrent, et font aultres excès. Et davantage, depuis troys jours en ça, ont abatu et brisé certaines croix estant autour de la présante ville, démonstrant leur mauvaise foy et désobéissance de justice ».
Sommés par le bailli de « faire mettre le décret contre les hérétiques à exécution » et de poursuivre les coupables, les échevins répondirent par l'organe de Me Hélie Castaing,
(1) Des deux villes de Sainte-Foy, l'une et l'autre comprises aujourd'hui dans le département de la Gironde, celle dont il s'agit est Sainte-Foy-la-Grande, sur la Dordogne, à 38 kilomètres Sud-Est de Libourne.
(2) Arch. municipales de Bergerac, séance du Conseil de Ville du 21 novem-
premier consul et syndic de la ville, que c'était l'affaire de Messieurs les gens du roi; mais qu'ils étaient prêts à leur donner main-forte et à les aider de leur personne dans cette œuvre do répression.
A Sainte-Foy-la-Grande, où le nombre des religionnaires était beaucoup plus considérable qu'à Bergerac, les cboses se passaient tout autrement; les officiers du roi, de gré ou de force, soit par conviction, soit par crainte, pactisaient avec la Réforme.
Nous savons, par les Registres secrets, que le 18 janvier 1547, le lieutenant du juge de Sainte-Foy et le substitut du procureur du roi furent mandés à la barre du Parlement, qui venait de rentrer à Bordeaux.
Ils eurent le tort de s'y présenter dans une tenue peu convenable et s'attirèrent tout d'abord une sévère et véhémente admonestation du premier président Delage. Il alla jusqu'à leur dire qu'ils avaient plutôt l'air « de gabarriers ou de marchands que d'officiers de justice » .
Il leur reprocha de laisser molester les catholiques de Sainte-Foy, à ce point que ceux-ci n'osaient plus qu'en cachette suivre les pratiques de leur religion et sonner les cloches. Depuis plusieurs années, les cérémonies de la Toussaint avaient été supprimées comme pratiques idolâtres. Les femmes n'osaient plus entendre la messe qu'au couvent des Cordeliers et se voyaient obligées, pour traverser les rues, de cacher sous leurs jupes les cierges qu'elles destinaient aux offrandes. Enfin, aux enterrements on ne portait plus « ni chandelles ni croix ». C'était, en un mot, « l'abomination de la désolation » (').
La Cour, après en avoir délibéré, ordonna d'office l'incarcération des deux magistrats dans les prisons de la conciergerie, au palais de l'Ombrière. En outre, elle ordonna qu'ils subiraient un interrogatoire et délégua les conseillers Chaumont et d'Alesme pour y procéder sans retard.
C1) Bidliothèque municipale de Bordeaux, Extrait des registres secrets, rns. 369. t. I", f»s 22j à 227.