CHAPITRE X
Autorisation donnée par la Cour de procéder par censures et fulminations ecclésiasti ques (11 janvier 1550). — Arrêt du Parlement faisant appel aux dénonciateurs. — Ses abominables conséquences. — Procès intentés pour des propos tenus cinq ans auparavant. - Arrestation de Pierre Sauboscurt. — Son acquittement. — Condamnation de Lavergne à la corde et au bûcher. — Opposition de quelques conseillers. — Partage des voix à la Chambre de La Tournello. — Henri II, consulté, ordonne l'exécution. — Édit de Chate aurriant (27 juin 1550). — Principaux articles de cette loi des Suspects. — Guillaume de Ueaulieu, gentilhomme, et le moine Pierre Guillaume sont brûlés sur la place de l'Ombrière. — Supplice du prêtre Jacques Maigna. — Louis de Mellel, seigneur de Crain, contumace, brûlé en effigie. — Le parti de la tolérance au Parlement. — Acquittement d'un certain nombre d'accusés. — Condamnation au fouet ou à des peines légères (1551). Lo conseiller Jehan Dupont. — Jacques Benoît, seigneur de Lagebaston, est nommé quatrième président (mai 1551). — Détails relatifs à ce grand magistrat. — Nouveaux acquittements (1552).
Le parlement de Bordeaux, qui venait de rentrer en grâce après deux ans de suspension, avait à faire oublier le rôle de quelques-uns de ses membres dans l'insurrection de 1548; il est donc tout naturel de le voir d'abord, pour complaire au roi, déployer d'autant plus de zèle dans la poursuite des hérétiques. Ce fut là sa première préoccupation.
Trois jours se sont à peine écoulés depuis sa rentrée, que s'immisçant mal à propos dans les questions de dogmes qui n'étaient point de sa compétence, il autorise le procureur général, ou plutôt Me Bernard Delahet, avocat général qui en remplissait les fonctions, à procéder dans la recherche des luthériens par censures et fulminations ecclésiastiques. C'était une véritable inquisition, le mot ne saurait être mieux appliqué, qui, grâce à d'infâmes dénonciateurs, allait fouiller dans la vie privée d'une foule de très honnêtes gens, lesquels pouvaient être incarcérés pour une parole imprudente tenue quatre ou cinq ans auparavant. Personne n'était assuré de passer la nuit dans son lit ; il suffisait d'un ou deux misérables
pour être arrêté brusquement. Or, une fois dans les griffes de la Justice, qui pouvait se flatter d'en sortir sain et sauf.
Voici d'ailleurs le texte de ce curieux arrêt qui porte la date du 11 janvier 1549, ancien style, c'est-à-dire 1550 (,).
« Sur la requeste présentée par le procureur général du Roy, aux fins qu'il luy soit permis procéder par censures et fulminations ecclésiasticques contre tous ceulx et celles, de quelque estât, sexe et condition qu'ilz soyent qui despuys cinq ans en çà ont oy dire, proposer, asseurer et maintenir :
» Qu'il n'y avoyt point de purgatoire ;
» Que les œuvres des chrestiens ne profitent rien à nous sauluer;
» Qu'il ne fault prier les Sainctz;
» Que Dieu, en remeclant la coulpe (2) et péché, remet la peine;
» Qu'il ne fault porter offrandes en l'église ni chandelles aux Saincts;
» Qu'il ne fault point se confesser aux presbtres, sinon à Dieu seul.
» Et contre ceulx qui ont mangé chair en jours prohibés par l'Église; qui ont faict conventicules et assemblées pour les dictes hérésies ou aultres propositions faulces, héréticques, malsonnantes ou scandaleuses, contre les articles de la foy, commandements et sacrements de l'Église, saints décrets, ordonnances, constitutions et détermination d'icelle à aulcune personne soit mâle ou femelle en prédication ou disputation, lecture ou en aulcune autre manière... ; aussi contre tous ceulx et celles qui ont empesché, induict, persuadé ou conseillé à ceulx qui savent aucune chose du contenu es présentes, ni aucune autre proposition malsonnante de la foy, de n'en dire ni révéler aucune chose, et ce depuis cinq ans, en çà.
» La Cour permet au dit procureur général du Roy,
(!) Arch. départementales de la Gironde, série B, Parlement : Arrêts, reg. 28.
(*) La faute, le péché, en latin culpa, c'est un des mille indices servant à prouver que Vu des Latins se prononçait ou.