‹ Histoire de la Réformation à Bordeaux et dans le ressort du parlement de GuyenneChapitre 58 sur 310 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

procéder sur ce que dessus par fulminât ions et censures ecclesiasticques, jusques à révélation inclusivement. »

Remarquez que, dans ces conditions, de très honnêtes gens, d'ailleurs excellents catholiques, pouvaient être brusquement arrêtés, puisqu'il suffisait, pour tomber sous le coup de l'arrêt, d'avoir conseillé à un homme décidé à en dénoncer un autre de renoncer à son mauvais dessein.

Puis, comment se rappeler exactement un propos léger, une plaisanterie malsonnante ou anti-orthodoxe tenus quatre ou cinq ans auparavant? Comment se disculper de les avoir proférés? Il le fallait cependant.

Un jeune homme d'Agen, appelé Pierre Saubescurt, mais plus connu sous le nom de Saint-Pé, avait été emprisonné par ordre du sénéchal d'Agenois, puis conduit à Bordeaux sous bonne escorte. Il ignorait quel était son crime.

C'était un garçon de mœurs très douces qui ne fréquentait pas les assemblées secrètes des religionnaires. Il était clerc chez un procureur nommé Me Mathieu, dont le témoignage était tout en sa faveur. Qu'y avait-il donc à lui reprocher?

C'est seulement le 4 avril, lors de son interrogatoire, qu'il apprit ce dont il était accusé. Il s'agissait d'un propos tenu par lui cinq ans auparavant, le jour du jeudi saint!

Deux femmes, Antonie David et Bernarde Deubet, sortaient d'entendre la messe et de communier à la cathédrale d'Agen. Saint-Pé, qui se tenait à la porte de l'église, leur aurait dit, en se moquant, « qii'elles venaient de recevoir ung Dieu de pâte. »

Les juges firent reconduire le jeune homme dans les prisons de sa ville natale. Ils désignèrent Mes Pierre du Repaire et Gérault Laurent, conseillers au siège d'Agen, et Me François de Laviguerie, avocat du roi, pour instruire l'affaire dans le délai de trente jours

C'était un mois de captivité de plus et même deux, comme on va le voir. Qu'importe! Saint-Pé, qui redoutait le fagot, fit citer un grand nombre de témoins à décharge. Ceux-ci

(!) Me François d'Estrades était alors lieutenant criminel au siège d'Agen.

déclarèrent que depuis 1540, il s'était confessé plusieurs fois ; qu'il avait reçu la communion dans les villes d'Agen, de Nérac et de Marmande; en somme, qu'il était bon catholique. Son patron même se porta garant de son orthodoxie.

Le 12 juin seulement, l'affaire revint devant le parlement de Bordeaux, qui mit enfin Pierre Sauhescurt « hors de cause » Il est vrai qu'il n'y avait guère moyen de faire autrement.

Tous les accusés n'eurent pas l'heureuse chance de s'en tirer à si bon compte.

Un clerc nommé Lavigne, accusé d'hérésie, avait été condamné, le 27 octobre 1550, à faire amende honorable, puis à être pendu et brûlé. L'exécution devait avoir lieu le 29. A l'audience du matin, quelques juges firent observer qu'un induit du pape accordait aux hérétiques trois mois pour faire leur abjuration. Ils proposaient en conséquence d'accorder un sursis au condamné.

La question ayant été posée, les voix se trouvèrent partagées, et le président prit le parti d'en écrire au roi pour le consulter.

Henri II répondit pour désapprouver le sursis accordé au malheureux Lavigne. « Sa Majesté, disait la lettre, entend que l'arrêt donné le premier jour, soit signé et exécuté! (2) » Il le fut en effet ; mais la responsabilité de cet homicide juridique ne retombe pas sur le parlement de Bordeaux. C'est au roi seul, ennemi de la liberté de conscience, qu'elle doit être imputée !

Le blâme infligé par Henri II au Parlement était de nature à décourager la minorité qui, dans la chambre de la Tournelle, penchait vers l'indulgence; la promulgation du cruel Édit de Chdteaubriant (27 juin 1550) vint soumettre leurs sentiments d'humanité à une épreuve plus rude encore.

La nouvelle ordonnance royale contre les religionnaires ne

0 Arch. départementales de la Gironde, série B, Parlement: Minutes des arrêts, portefeuilles 42 et 44.

(2) Bibliothèque municipale de Bordeaux, Extrait des registres secrets, mss. 369, 1» 118 v°, et 367, f» 53.et 54.

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