‹ Histoire de la Réformation à Bordeaux et dans le ressort du parlement de GuyenneChapitre 62 sur 310 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

de « services rendus aux ducs d'Orléans et d'Angoumois », il fut nommé, le 20 avril 1545, conseiller lai au parlement le Bordeaux, par le roi François Ier.

Les lettres -patentes portent ces mots: «pour le récompenser en tel que ses vertus le méritent » (').

Lors de la création de la Cour des commissaires royaux, après l'insurrection de 1549, quatre conseillers au parlement le Paris ayant été « empêchés pour cause de maladie », M. de Lagebàton fut appelé à les remplacer, avec trois de ses collègues, MM. Pierre de Carie, Gaillard de Lavie et Antoine Gaultier (2).

Au mois de mai 1551, il fut pourvu, par Henri II, de ['office de quatrième président, charge de création récente i la Cour de Bordeaux (3).

Nous appelons d'une manière toute particulière l'attention lu lecteur sur cette grande et belle figure de magistrat, que nous aurons souvent l'occasion de mettre en saillie.

Le bruit courait, à Bordeaux comme ailleurs, qu'il était fils naturel du feu roi, avec lequel il est certain qu'il avait une étrange ressemblance qui frappait au premier abord. On disait qu'à l'époque où François Ier n'était encore que "omte d'Angoulème, il avait eu pour la mère de M. de Lageaàton une passion très vive.

Gaufreteau, dans sa Chronique bourdeloise, ajoute que le président avait les mêmes gestes habituels que le vainqueur de Marignan, et qu'il tenait aussi de lui son courage généreux (4).

Quelle que soit la valeur de cette légende, difficile à contrôler, il est notoire que l'avancement de Lagebàton fut 3xtrêmement rapide.

(*) ARCH. départementales de la Gironde, série B, Parlement : Enregistreles édits royaux, reg. 32. « Lettres de nomination de conseiller au Parlement de 3ourdeaulx pour Jacques Benoist de Lagebaston, juge des exempts ès cas royaulx 31 Angoumois, » etc.

2) Idem, ibidem, reg. 33 : Lettres-patentes du '22 septembre 1549.

(3) Le 22 juin 1551, d'après M. Brives-Cazes (Le Parlement de Bordeaux à la Zour des commissaires de 1549, p. 213).

) Jehan de Gaufreteau, Chronique bordelaise, t. I".

A peine est-il nommé président, qu'on le voit investi par le roi d'une grande marque de confiance avec le premier président Delage. Tous deux furent délégués, ainsi que le gouverneur, pour prendre les mesures que nécessitait la sûreté de Bordeaux (1).

Si l'on en croit le chanoine Syrueilh, dont il faut toujours se méfier, Mme de Lagebàton et toute sa famille appartenaient à la religion réformée (2). Passe encore pour la mère; quant à ce qui concerne les enfants, le fait est inexact.

Sa fermeté vis-à-vis des grands et son indulgence pour les religionnaires lui firent un grand nombre d'ennemis. De cruelles épreuves lui étaient réservées dans le cours de sa carrière. S'il eut comme protecteur le roi de France, il eut pour ennemi mortel le roi de Navarre, comme nous le verrons bientôt.

« En attendant, il justifiait son élévation par sa gravité, son austérité même. Nul plus que lui ne savait défendre la dignité de sa Compagnie, et elle n'aurait pas dû l'oublier, de même que bien d'autres titres qu'il avait à son estime, lorsque plus tard le malheur s'appesantit sur lui » (3).

L'historien Dom Devienne rapporte « qu'après sa mort on trouva dans son cabinet beaucoup d'édits qu'il avait empêchés de paraître et comme supprimés de son autorité particulière, parce qu'ils étaient à la charge du peuple » .

11 ajoute que lorsqu'il en recevait de pareils, il les déchirait avec son canif, en disant : « Par Saint Claude, c'était son serment, vous serez ganivetés! »

Je ne sais s'il supprima des édits : ce serait chose grave

(!) Journal de François de Syrueilh, chanoine de Saint-André de Bordeaux, archidiacre de Blaye, publié par M. Clément Simon, président de la Société des sciences, lettres et arts de Pau (1871-72). « MM. Delage, premier président, et Benoit, quatrième président, sont délégués par Henri II, avec Jehan du Lude, gouverneur, pour assister aux délibérations de l'Hôtel de Ville, pendant le temps que durera la guerre avec l'Espagne». (Arch. départementales de la Gironde, série B, Parlement : Enregistrement des édits royaux, reg. 33),

12 mars 1551-52.

(2) Idem, ibidem. Voyez Arch. historiques de la Gironde, t. XIII, p. 244.

(3) Boscheron des Portes, Histoire du Parlement de Bordeaux, t. Ier, p. 145. (*) Histoire de Bordeaux, édit. de 1771, p. 179 et 180. Dom Devienne cite

comme source le Manuscrit de Ferrachat.

CHAPIRTE X. 121

>our un premier président, malgré le motif très louable it tout démocratique qui le faisait agir; mais ce qu'il y l de sûr, c'est qu'un grand nombre de luthéro-calvinistes lurent la vie à son intervention toute-puissante. Il suffit, >our s'en rendre compte, de compulser les minutes des irrôts prononcés par la Cour à partir de 1551.

Autour de lui se groupèrent dans le Parlement les >artisans de la tolérance, tous ceux dont la conscience était ndignée des moyens barbares employés jusque-là pour :ontraindre les religionnaires et les libres-penseurs à rentrer lans le giron de l'Église romaine.

Ceux-ci devaient être en assez grand nombre, puisque îous avons vu, dans l'affaire Lavigne, les conseillers, appelés i voter pour ou contre le supplice immédiat, se partager en leux camps égaux.

Ce que le chancelier de Lhospital fut plus tard à la cour le France et dans les conseils de l'État, le premier président ..agebâton le fut au parlement de Bordeaux. Leurs rôles i tous deux sont identiques.

En relevant dans les minutes des arrêts les audiences >résidées, en 1552, par cet homme éminent, je ne vois [u'une seule condamnation au bûcher. Hàtons-nous d'ajouter [ue le rapporteur était ce jour -là Me François de Baulon, catholique exalté, qui eut, plus tard, le triste honneur l'appeler les jésuites à Bordeaux.

L'accusé d'ailleurs était en fuite depuis plus de quatre nois et ne fut brûlé qu'en effigie. C'était un « escolier » îommé Pierre Souville ; il fut condamné comme « hêréti- \ue, schismatique et séditieux » (*). Tous ses biens furent confisqués.

Par contre, je vois acquitter successivement un certain îombre de personnes accusées d'hérésie : Simon Eyquart, e 25 mai; Biaise Blascuilles, le 1er juin; Macé Barre,

(!) Arch. départementales de la Gironde, série B, Parlement : Minutes des irrêts, portef. 48. L'arrêt porte la signature autographe de M. de Lagebàton. Il igne .1. Benoit.

le 3 du même mois; M" François Jay, greffier de la sénéchaussée de Périgord, le 20 juin; Georges Picque, le 3 août, etc.

Ce dernier avait été incarcéré dans les premiers mois de l'année 1552, sur la dénonciation de deux gentilshommes, Jacques de La Dague, seigneur de La Chassaigne, et François de Cours, écuyers. Frappé sévèrement par le sénéchal d'Agenais, il en avait appelé au parlement de Bordeaux.

La Cour, présidée par M. Lagehàton, relâcha Picque et condamna ses dénonciateurs à cent sols d'amende envers le roi, sans parler de 50 livres tournois de dommagesintérêts envers l'accusé, qu'elle mit « hors de cause » (2).

Un certain Pierre Meyras, de Limeyrat (3), accusé de blasphèmes contre l'Église romaine, avait été condamné à mort par le procureur du roi de Navarre au siège d'Auberoche. Il avait adressé son recours au parlement de Bordeaux.

La chambre de la Tournelle, présidée par M. de Lagehàton, ordonna simplement qu'il ferait amende honorable une première fois au parquet de la Cour, et, plus tard, un jour de fête, devant l'église de Limeyrat. Au-dessus de sa tête, un écriteau devait porter ces mots en gros caractères: « Pour avoir témérairement, follement, et avec scandale parlé de l'ymaige de la Vierge Marie (4).

Par ce temps de fanatisme et de mariolàtrie, sous le régime du terrible édit de Chàteaubriant, la condamnation, on en conviendra, était assez douce. Il y avait, à cette époque fiévreuse et agitée, du courage à se montrer indulgent.

(!) Arch. départementales de la Gironde, série B, Parlement : Minutes des arrêts, portef. 48, 49 et 51.

(2) Idem, ibidem, portef. 51.

(3) Limeyrat, aujourd'hui commune du canton de Thenon, arrondissement de Périgueux (Dordogne). C'est là que se trouvent les ruines du fort castel d'Auberoche, dont il sera plusieurs fois question.

(*) Arch. départementales de la Gironde, série B, Parlement : Minutes des arrêts, portef. 48.

Page 1