CHAPITRE XI
Ce qui manquait à la Réforme en 1550. — Lettres de Calvin aux Églises de France pour les engager à s'organiser sans retard. — Martyre des cinq étudiants en théologie (mai 1552). — Les livres du franciscain Jean Cormiéres sont brûlés à Bordeaux par arrêt du Parlement. — Cormiéres embrasse la Réforme et devient pasteur sous le nom de Barelles. — Saisie de doux libelles. — Guillaume Lamothe, auteur du Coq à la vache, reçoit l'ordre de comparaître devant la Cour. — Le pamphlet le Coq à l'âne est brûlé devant le palais de l'Ombriére. — Des placards hérétiques sont atliches aux portes des églises Saint-Pierre, etc. — Scandale à Sainte-Colombo. — Arrêt du Parlement enjoignant do dénoncer les coupables. — Lettres royales relatives à ces deux affaires. — Statues dérobées à l'église de Saint-Jean-d'Angély. — A l'abbaye de cette ville, les moines vendent les reliques et les vases sacrés. — Progrés de la Réforme en Saintonge. — Conversion d'Anne de Parthenay et de son mari, Antoine de Pons. — Tous deux travaillent à celle de leurs vassaux. — Un de leur tils est arrêté à Bordeaux, (mars 1552). — Assemblées en armes. — Abjuration dans le pays des Lannes et la terre de Labourd.
La Réforme en Guyenne, comme dans toute la France, avait gagné des milliers de disciples. Ce qui lui manquait encore, c'était la vie organique, c'est-à-dire des Églises soumises à une même discipline, et avant tout des pasteurs consacrés.
De Genève, où il régnait en maître après avoir traversé les plus rudes épreuves, Calvin adressait aux fidèles lettre sur lettre pour les inviter à s'organiser sans retard. « Il ne voulait pas, dit M. de Félice, que la parole fût annoncée par le premier venu, ni la cène distribuée par ceux qui n'avaient pas reçu de l'imposition des mains une légitime autorisation d'en agir ainsi. Il réclamait aussi pour les laïques une part dans la conduite des affaires ecclésiastiques, ce qui ne pouvait se faire que par des anciens, dûment appelés à cet office ('). »
(*) Histoire des synodes nationaux, par G. de Félice, Paris A8M, un vol. in-l'i, p. 14.
De différents côtés, des hommes, poussés par une irrésistible vocation, partirent pour la Suisse, afin de s'y préparer, par des études théologiques sérieuses, à l'exercice du ministère évangélique. C'étaient, en général, des jeunes gens.
Plusieurs d'entre eux venaient du Midi. Us arrivèrent vers le milieu de l'année 1551 à Lausanne, où résidaient deux des plus éminents réformateurs, Pierre Viret et Théodore de Bèze. Leur intention formelle était de suivre, pendant un an ou deux, les cours de l'Université de cette ville.
Deux de ces jeunes étudiants, par leur ardeur au travail, par leur caractère sérieux, mais aussi par leur nature franche et cordiale, plurent davantage aux réformateurs, qui les prirent pour secrétaires. L'un se nommait Bernard Seguin, de La Réole en Bazadais ('); il fut choisi par Théodore de Bèze. L'autre, Bernard Navières, était de Limoges; Pierre Viret en fit son expéditionnaire, et l'on sait que ce n'était pas une sinécure, car la correspondance des premiers réformateurs était fort active.
Citons encore, d'après Crespin et Théodore de Bèze : Charles Faure, de Blanzac en Angoumois, Pierre Écrivain, de Boulogne, près Saint-Gaudens (2), et Martial Alba de Montauban. Tous cinq étaient destinés à recevoir la couronne du martyre avant môme d'avoir débuté dans l'exercice du ministère évangélique (3).
Après avoir achevé leurs études théologiques, ils rentrèrent en France avec l'intention de se rendre soit en Saintonge, soit à Bordeaux, soit dans les diverses localités pour lesquelles ils étaient désignés. Mais le dernier jour d'avril 1552, tous les cinq furent arrêtés à Lyon par le prévôt des maréchaux.
Leur captivité dura jusqu'au 16 mai 1553, c'est-à-dire plus d'une année. Durant ce long espace de temps, on leur laissa la liberté de parler ou d'écrire; visités dans leur
(*) La Réole, aujourd'hui chef-lieu d'arrondissement du département de la Gironde, à 70 kilomètres de Bordeaux.
(2) Boulogne, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Saint-Gaudens (Haute- Garonne).
(3) Histoire ecclésiastique des Églises réformées, t. Ier, p. 88.