CHAPITRE XIII
idées religieuses, à peine écloses sous le règne de cette princesse, avaient pris dans le Béarn, dans le comté de Foix et dans presque tous les domaines de la maison d'Albret, un extrême développement.
Aidée par son aumônier, Gérard Roussel, qui, tout en partageant les idées des novateurs, avait conservé les cérémonies et le rituel de l'Église romaine, Marguerite avait protégé de tout son pouvoir la vulgarisation de la Bible, traduite en français sous ses auspices par Lefebvre d'Étaples (!). C'est aussi d'après ses conseils que Clément Marot avait traduit dans notre langue les psaumes du roi David : ces deux volumes étaient en quelque sorte les livres de famille répandus chez la majeure partie de ses sujets en Béarn et chez un grand nombre de ses vassaux de France.
Après la mort de Marguerite de Navarre, sa fille et son gendre se trouvèrent assez embarrassés. Antoine de Bourbon s'était, dans le principe, déclaré très ouvertement partisan de la Réforme. Il avait manifesté ces sentiments même avant son mariage. Une fois dans ses nouveaux états, il se déclara hautement le protecteur des Christaudins, nom qu'on donnait quelquefois aux calvinistes. Il menait partout avec lui le ministre Pierre David (2), «moine défroqué» dont il avait fait son prédicateur ordinaire.
« Une grande partie des gentilshommes et officiers » du roi de Navarre « ayant abjuré la religion romaine, fesoient profession de la réformée et désiroient d'en avoir exercice à la suite de leur maistre... » (3).
Dans ce but, ils députèrent auprès des pasteurs de Genève Pierre de Saint-Martin, auditeur à la Chambre des comptes. Ce dernier s'acquitta si bien de sa mission, que le 14 octobre 1557 il était de retour à Pau, où la cour de Navarre
(*) En 1522, voyez page 25. Il avait, selon l'habitude du seizième siècle, latinisé son nom et signait ; Jacobus Faber Stapulensis.
(2) Georges, cardinal d'Armagnac, parent de la reine de Navarre, se trouvait alors à Rome; il écrivit à Antoine que le pape, informé des prédications qui se faisaient dans la maison même du roi, s'en montrait très irrité. (BORDENAVE, p. 55.)
(,') BORDENAVE, Histoire de Béarn et de Navarre, p. 54.
faisait alors son séjour. Il ramonait avec lui le ministre François Le Gay, dit Dois-Normand, « homme docte » versé dans la connaissance de la langue hébraïque.
Le dimanche suivant, ce dernier prêcha publiquement au temple, et par son éloquence entraînante il décida plusieurs personnes à abjurer la religion romaine.
Un autre pasteur, Pierre-Henri de Barran, connu dans le Béarn sous le nom de maître Henri, avait, dès les premiers mois de l'année 1558, commencé ses prédications à Nay (1). Par une lettre du 16 février 1559 (v. s.), le roi et la reine de Navarre lui ordonnèrent de prêcher le carême dans cette ville.
Jeanne d'Albret, aussi prudente et sage qu'Antoine était irréfléchi, hésitait cependant à changer la forme du culte établi depuis des siècles dans ses états, bien qu'au fond du cœur elle fût naturellement portée vers les doctrines qu'affectionnait sa mère et dont elle l'avait cent fois entendue faire l'apologie, au temps de son enfance. Soit qu'elle redoutât la colère du roi de France, soit pour tout autre motif, il est certain qu'elle désapprouva hautement la conduite de son mari (2).
Les événements prouvèrent bientôt combien Jeanne était à bon droit prévoyante. Henri II, informé par le cardinal de Lorraine de la protection qu'Antoine donnait ouvertement à l'hérésie, le menaça de lui déclarer la guerre s'il n'interdisait
(!) Nay sur le Gave de Pau, aujourd'hui chef-lieu de canton de l'arrondisse ment de Pau (Basses-Pyrénées). Près de Nay se trouvent encore les ruines du château de Coaraze où résidait Jean d'Albret, baron de Miossens, protecteur du ministre Henri de Barran.
(2) Elle n'avait garde d'augmenter l'irritation d'Henri II, à qui le premier président, M. de Lagebàton, venait de révéler l'existence d'un complot entre le roi de Navarre et le roi d'Espagne, alors que ce dernier venait à peine de signer la trêve de Vaucelles (5 février 1556). « Il s'agissait, dit M. de Ruble, d'une conspiration remontant au régne d'Henri d'Albret et ayant pour but de livrer aux Espagnols une des villes du roi, Bayonne ou Bordeaux. L'instruction fut dirigée par M. de Lagebàton. Le 6 mars 1556, Henri II fit confronter à Dax tous les accusés. A la suite de cet interrogatoire, plusieurs témoins furent emprisonnés et l'un d'eux, Etchasserii, curé de Garritz, fut conduit à Bordeaux. C'est à M. le baron Alphonse de Ruble que revient tout l'honneur de ces découvertes historiques. Voyez: Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret, t. Ier, p. 168 et suivantes.