CHAPITRE XIII
dans son royaume les prédications de Bois -Normand (*) et des autres réformateurs. Des troupes furent même dirigées vers le Midi, et ces mouvements causèrent au roi de Navarre de très vives inquiétudes. Il s'empressa de congédier Bois- Normand, qui se retira au château de Mazères, dont les seigneurs avaient fait preuve d'un profond attachement poulies nouvelles doctrines (2).
Jeanne résolut d'emmener avec elle son mari et de se rendre auprès d'Henri II pour essayer de désarmer sa colère.
Les Béarnais virent partir leurs princes avec de vives appréhensions, que justifiaient les intrigues ourdies contre eux dans l'entourage du roi de France.
Dans toutes les localités où passèrent le roi et la reine de Navarre, ils furent reçus avec les honneurs dus à leur rang et au titre de gouverneur de la Guyenne, conféré par Henri II à Antoine de Bourbon.
Le 20 août 1557, ce prince arrivait à Bordeaux; deux présidents en robe d'écarlate et douze conseillers députés par la Cour vinrent lui faire la révérence en son logis (3).
Il passa quatre ou cinq jours à débattre avec le Parlement les mesures de précaution que nécessitait la guerre avec l'Espagne, et partit pour La Bochelle ; il comptait se diriger de là vers Amiens, où se trouvait alors la Cour de France.
La Rochelle était, à cette époque, comprise dans le gouvernement de Guyenne ; aussi la plus brillante réception y fut faite à Jeanne d'Albret et à son mari. Leur séjour dans cette ville fut de quinze jours environ, et pendant ce laps de temps ils fréquentèrent les églises catholiques et « continuèrent la profession extérieure du culte romain » (•*).
(4) François Le Gay, dit Bois -Normand, portait aussi quelquefois, pour dérouter les malveillants, le surnom de Lapierre. Ce ministre se fixa plus tard à Navarrens (Basses-Pyrénées.)
(2) Mazères, aujourd'hui canton de Pau-ouest, arrondissement de Pau (Basses- Pyrénées). François, seigneur de Mazères et de Lezons, commandait alors le château de Pau.
(3) Bibliothèque municipale de Bordeaux, Extrait des registres secrets, mss. 367, 369, et 370.
(*) L. de RlCHEMOND, archiviste de la Charente-Inférieure : Origine et progrès delà Réformation à La Rochelle, Paris, 187'2, 1 vol. in-12, p. 50.
Il est vrai qu'en même temps, et très probablement avec l'approbation du roi, l'ex -moine dont il vient d'être question, nommé Pierre David, « prescba publiquement » l'Évangile selon la pureté de la Religion réformée, par » diverses fois dedans la grande nef du temple de Saint- » Barthélémy ; ce fut la première fois, dit Amos Barbot, que » le llambeau de l'Évangile fut allumé publiquement en cette » ville. Aux prédications duquel David assistèrent plusieurs » habitants de tous sexes et conditions » (').
Le séjour du roi de Navarre à la Rochelle fut signalé par la représentation d'une allégorie religieuse ou moralité qui produisit une vive impression sur les spectateurs. Cette pièce (ht M. de Richemond, fut jouée par des comédiens ambulants, « sous les auspices d'Antoine et de Jeanne d'Albret. »
Mon savant et si estimable ami me permettra de douter de l'exactitude de cette dernière assertion. D y aurait eu là de la part de Jeanne, peu coutumière du fait, une grave imprudence au point de vue politique, imprudence qui suffisait à rendre son voyage inutile (2). Il est probable qu'elle ne fut pas prévenue de la nature de la pièce qu'on allait jouer, et dont le titre était cependant des plus significatifs : La maladie de la chrestienté.
Voici, je crois, l'explication de ce fait :
Un document inédit fort curieux, publié par moi dans le tome XII des Archives historiques de la Gironde, p. 357, prouve que le 5 décembre 1557, six mois avant son départ, Antoine, roi de Navarre, avait autorisé le nommé Savary, chef d'une troupe de comédiens ambulants, à donner « avec ses compaignons » , une série de représentations théâtrales dans toutes les villes de son gouvernement de Guyenne.
La pensée de profiter du séjour des princes de Navarre à La Rochelle pour avoir un plus grand nombre de spectateurs, était toute naturelle et dut venir à l'impressario.
(') Origine et progrès de la Réformation à La Rochelle, p. 51. (s) Nous avons dit que par suite des révélations de M. de Lagebàton, Jeanne évitait avec soin de mécontenter Henri 11.