‹ Histoire de la Réformation à Bordeaux et dans le ressort du parlement de GuyenneChapitre 81 sur 310 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Quant au choix de la pièce, il s'explique tout naturellement par les tendances religieuses qu'affichait Antoine.

Voici l'intéressante analyse qu'en donne M. de Richemond.

« Une femme désolée et mourante demande à grands cris » des consolations et des remèdes. Le curé le plus voisin » emploie très inutilement son ministère ; c'est en vain que » divers ecclésiastiques lui succèdent suivant la hiérarchie ; » c'est en vain qu'après le clergé séculier viennent les » moines des différents ordres. Reliques, indulgences, habit » miraculeux de saint François, tout est inutile.

» La malade est sur le point de succomber, lorsqu'on lui » conseille d'avoir recours à un inconnu qui possède de » merveilleux secrets. Mais l'étranger vit dans la retraite » et craint jusqu'à la lumière du jour.

» On cherche partout ce libérateur; il se montre enfin, » simple et modeste, vêtu comme les autres hommes. Il » parle bas au chevet de la moribonde, fait renaître la » confiance sur ses traits, lui remet un petit volume plein » d'excellentes recettes et sort précipitamment.

» On emporte la malade. Après un court intermède, elle » reparaît guérie et joyeuse. »

L'intrigue, on le voit, n'était pas compliquée. L'énigme fut aisément devinée. Chacun, dans ce petit volume « chaud au toucher et qui sent le fagot », reconnut la Bible, et dans la malade, l'Église romaine.

Aussi, l'indignation du clergé catholique força-t-elle les comédiens à déloger au plus vite. On leur eût même fait un mauvais parti, sans l'intervention du roi de Navarre.

Au mois d'avril suivant, Savary se rendit à Bordeaux, où grâce à l'autorisation des jurats il put donner avec sa troupe cinq ou six représentations et jouer quelques « farces, histoires et moralités ».

Les places coûtaient « six deniers » par personne. Savary s'était engagé à ne « commettre aulcun escandalle tant contre Dieu, l'Églize, que aultre chose que ce soit ».

Si dans l'Aunis et à La Rochelle on s'éveillait aux idées

qui depuis longtemps agitaient l'Europe entière, en Saintonge on ne dormait pas non plus

Nous avons raconté l'incroyable évasion d'Hubert Robin, le supplice des moines français revenus d'Allemagne, celui de Nicolle et de l'instituteur de Gémozac en 154G. En même temps qu'eux, d'autres personnes avaient été arrêtées à la requête du procureur fiscal, maître Collardeau.

De ce nombre était un prêtre converti, nommé Pbilibert Hamelin, de Gbinon en Touraine. Depuis longtemps déjà il avait rejeté les superstitions romaines; fuyant la persécution, il suivit l'exemple de ceux qui vinrent chercher un refuge dans les îles de la Saintonge, en 1545.

Une fois dans les griffes de Collardeau, il eut peur de cet homme noir; il avait devant lui, d'un côté la torture et le bûcher, de l'autre la rétractation. Ce fut cette dernière qu'il choisit; il était jeune, il tenait à la vie, il abjura ses erreurs ou renia ses convictions, comme vous voudrez.

Mais à partir de ce moment de faiblesse, il n'eut plus qu'une idée fixe : racheter au prix de son sang le mensonge qu'il venait de faire à sa conscience. Il comprit qu'il devait, avant tout, raffermir sa foi et acquérir de nouvelles connaissances théologiques; c'est dans ce but qu'il se rendit à Genève.

Comme il fallait vivre, il se fit ouvrier typographe. Le soir, après son travail, il allait écouter Calvin. Auprès du maître, auprès de celui que les philologues considèrent à juste titre comme l'un des hommes qui ont contribué le plus à la formation de notre belle langue française, il puisa l'instruction qui lui manquait.

Au bout de quelques années d'un labeur incessant, il ouvrit lui-même une imprimerie et se fit l'éditeur de quelques-unes des œuvres de Calvin. C'est ainsi qu'en 1552 et 1554, il donna deux éditions (2) de son Commentaire sur

(!) Le gouverneur du pays d'Aunis et de La Rochelle était alors Louis, baron d'Estissac, chevalier de l'ordre. Antoine de Pons, comte de Marennes, capitaine de cent gentilshommes de la maison du roi, était à la même époque son lieutenant en Saintonge.

(2) Toutes les deux in-4°.

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