CHAPITRE XIV
Surexcitation des esprits dans toute la Guyenne (1559). — Taxes imposées sur les évèques de Dax, de Saintes et de Condom. — Bris dos images dans les villes d'Agen et de Bordeaux (13 et 23 avril). — Melchior Flavin, do l'ordre des Cordeliers, prêche dans la première de ces deux villes et réclame dos victimes. — Un serrurier de Penne est condamné au bûcher. — Barbarie du procureur du roi, Pierre Redon. — Le serrurier brûlé vif. — Melchior continue ses prédications incendiaires. — Il insulte le roi de Navarre. — Ordre de celui-ci d'enfermer Melchior au château du Hà. — La croix de Saint-Seurin brisée par des Anglais. — Pierre Fougère, riche marchand de Bordeaux est attiré dans un guet-apens par l'abbé de Sainte-Croix. — Il est brûlé devant l'Ombrière pour quelques paroles imprudentes. — Pasteurs envoyés de Genève. — Gilles, premier pasteur à Bordeaux. — Premier synode des Églises réformées (25 au '29 mai 1559). — Mort tragique d'Henri II.
La lettre du président Rofiîgnac au connétable de Montmorency, dont nous avons cité quelques extraits, ne dénonçait pas seulement les calvinistes de la Saintonge, mais aussi ceux de l'Armagnac, des Lannes, du Périgord et de l'Agenais.
Nous constatons, en effet, par divers passages des Registres secrets du Parlement, que des taxes destinées à couvrir les frais de poursuites contre les hérétiques avaient été imposées sur les évèques de ces différentes sénéchaussées, de môme que sur celui de Saintes; l'évèque de Dax, par exemple, précédemment imposé à dix mille livres, l'avait été de nouveau, pour une somme moindre, avec celui de Condom.
La surexcitation des esprits était extrême dans toute la Guyenne, mais surtout en Agenais, où les calvinistes étaient en plus grand nombre que partout ailleurs.
La crise y était passée à l'état aigu. Cette situation tenait à des causes particulières qu'il nous faut expliquer, en revenant de quelques années en arrière.
En 1545, Jacques d'Albon, maréchal de France, plus
connu sous le nom de maréchal Saint-André, était arrivé dans la ville d'Agen. Sa santé était gravement altérée; il venait consulter le célèbre Jules -César de Lescale, ou Scaliger, dont la réputation comme habile médecin n'était plus à faire.
On se rappellera peut-être qu'aux premiers chapitres de cette histoire ('), nous avons dit que Jules-César penchait fortement vers les idées de la Réforme. « Mon père, nous dit Scaliger, quatre ans avant de mourir, était demi-luthérien; il voyait déplus en plus les abus, etc. » (2).
Jacques d'Albon avait amené avec lui un moine nommé Pierre David, qui, désirant faire quelques prédications, sollicita et put obtenir du clergé romain la chaire de Saint- Cap rais (3).
Ce frocard, doué d'une grande facilité de parole, accentua ses sermons dans le sens des idées calvinistes, si bien, nous dit Théodore de Bèze, « qu'il réveilla les esprits de plusieurs qui commencèrent à s'assembler secrètement et à retrancher beaucoup de superfluités et voluptés, auparavant par trop accoustumées en cette ville là. »
Cette austérité, cette sévérité de mœurs fait l'éloge des premiers calvinistes, mais elle leur fut très préjudiciable en ce qu'elle éloigna de la Réforme une foule de personnes qui s'accommodaient assez mal de cette rigueur de principes.
La légèreté du caractère français explique suffisamment cette aversion.
Et, à ce propos, qu'il nous soit permis de citer un passage du livre de Florimond de Rémond, ce redoutable adversaire de la Pœforme :
« Les premiers luthériens qui vinrent en France, nous » dit-il, voire même les calvinistes qui vinrent depuis, sous » cette modestie et simplicité chrétienne, pipèrent le monde. » Car ceux qui ne pouvaient croire qu'en une vie si chré- » tienne, comme était la leur en apparence, put se loger une
(i) Voir aux chapitres II et V, p. 38, 40 et 72. (2; Scaliger an a, édit. de Cologne, 1095, p. 357. (3) Au sujet de Pierre David, voyez p. 153 et 15(i.