‹ Histoire de la Réformation à Bordeaux et dans le ressort du parlement de GuyenneChapitre 88 sur 310 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Bordeaux, qui, soit dit en passant, embrassa la Réforme et fut lâchement assassiné, comme nous le verrons plus tard.

Or, il advint qu'en 1558, Martial de Nort fut nommé consul de la ville d'Agen. Son premier soin fut de dresser une liste des gens haut placés qu'il accusait « d'estre luthériens », et de l'envoyer à Bordeaux, au président Roffignac.

Deux conseillers au Parlement reçurent l'ordre de se rendre en Agenois et d'y commencer une enquête. Mais, dit Théodore de Bèze, les preuves de la culpabilité des personnes incriminées leur faisant défaut, l'accusation s'évanouit. Ce qu'il ne dit pas, peut-être parce qu'il l'ignorait, c'est qu'Antoine de Gautier et Jehan de Guilloche, les commissaires délégués, étaient eux-mêmes secrètement calvinistes.

M. de Roffignac, on le comprend, fut très irrité de cet échec. Il en conçut contre MM. de Gautier et de Guilloche une haine mortelle, que le dernier devait payer de sa vie peu d'années après.

La religion réformée commençait alors, nous dit Théodore de Bèze, à prendre pied en Agenais, « bien qu'en la ville d'Agen il n'y eust encore aucun ministre, ni église dressée. » La persécution suscitée par Martial de Nort n'empêcha pas « les petites assemblées de passer outre ».

Le nombre des néophytes allait croissant ; ce n'était plus un secret pour personne. Quelques-uns d'entre eux, irrités par les persécutions antérieures, ne surent pas modérer leur ardeur contre les signes extérieurs de l'idolâtrie romaine et commirent des actes répréhensibles, indignes de la religion qu'ils prétendaient servir.

C'est ainsi qu'à Bordeaux, dans la nuit de Noël 1558, des ordures furent jetées dans le bénitier de l'église Saint-Pierre ; les coupables ne se bornèrent pas à cette profanation méprisable, ils poussèrent l'audace jusqu'à barbouiller avec « de la fiente humaine les pieds du crucifix » (').

C1) Bibliothèque municipale de Bordeaux, Extrait des registres secrets, ms. 309, fû 414 v°.

Des laquais, rencontrant des religieux à l'entrée du palais de TOmbrière, les insultèrent grossièrement, les traitant de « renards cagots ». Par arrêt de la Cour, ils furent fouettés de verges sur les carreaux du Palais par les valets de la Conciergerie (').

A Agen, des gens de bas étage parcoururent de nuit les rues de la ville avec une petite cloche dont le tintement faisait mettre aux bons bourgeois le nez à la fenêtre. Ils imaginèrent d'aller heurter à la porte d'un vicaire nommé Garât. Et comme ce dernier leur demandait ce qu'ils désiraient, ils lui crièrent en langage du pays : « Moussu lou bicary, lèbe-té, y a un chibaou qu'es malau dens l'estable, ben ly pourta Noste Seigné. »

Puis ils s'éloignèrent riant et carillonnant et se rendirent à l'écurie pour préparer le malade à recevoir l'extrêmeonction (2). En religion comme en politique, le grand malheur de tous les partis, c'est d'avoir une queue, ou pour m'expliquer plus clairement, d'être compromis et déshonoré par des gens qui ne voient dans les révolutions politiques ou religieuses qu'une occasion de désordre. Cette mauvaise plaisanterie, qui n'était rien moins qu'un sacrilège aux yeux des catholiques, fut dénoncée au Parlement le 26 avril 1559 par le procureur général.

Deux jours après, le président Roffignac écrivait de Bordeaux au connétable de Montmorency :

« Nous avons eu certain advertissement que le

» xme jour de ce mois il y eut en la ville d'Agen des images » représentans la passion de nostre Seigneur qui de nuicl » furent brisez et mis en pièces

» Dimanche dernier, qui fut le vingt troisième de ce moys, » il advint semblable inconvénient en la dite ville (3). »

C1) Bibliothèque municipale de Bordeaux, Extrait des registres secrets, ms. 309, fo 409.

(2) Idem, ibidem, f° 428 r».

(3) Bibliothèque nationale : Fonds français, n° 15872, p. 8i. Document publié par M. Tamizey de Larroerue dans le tome XIIIe des Archives historiques de la Gironde, p. 119. M. de Ruble a lu Roignac au lieu de Roffignac, p. 247.

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