‹ Histoire de la Réformation à Bordeaux et dans le ressort du parlement de GuyenneChapitre 89 sur 310 · CHAPITRE XIV. 47B · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV. 47B

Nous avons dit notre façon de penser sur cette rage qui porte les nouveaux convertis à détruire les signes extérieurs du culte auquel ils prétendent faire succéder le leur ; comme les premiers chrétiens, dès qu'ils se sentirent assez forts, brisèrent les statues des dieux du paganisme, les réformés du seizième siècle mirent en pièces dans un grand nombre de villes et de localités les images des saints, celles de la Vierge et même celles de Jésus-Christ.

Un grand nombre d'entre eux brisaient uniquement pour le plaisir de détruire, mais beaucoup aussi croyaient sincèrement contribuer à combattre « l'idolâtrie romaine » , toutes les fois qu'ils trouvaient l'occasion de renverser des croix ou de mettre en pièces quelques vieilles statues aux portails des églises.

Il faut déplorer cette erreur, qui a fait disparaître à diverses époques tant de chefs-d'œuvre précieux au point de vue de l'art et tout particulièrement de la sculpture.

On vient de voir à quel point, de part et d'autre, les esprits en Guyenne étaient échauffés. Il se produisit malheurement, dans les premiers mois de l'année 1559, quelques faits déplorables qui contribuèrent à envenimer encore davantage ce fâcheux état de choses.

A l'époque où il est d'habitude de choisir les ecclésiastiques ou les religieux chargés de prêcher le carême, les consuls d'Agen, au nombre desquels était Martial de Nort, résolurent d'appeler un moine de l'ordre des Cordeliers, nommé Melchior Flavin, qui, malgré son grand âge, jouissait de la plus triste réputation.

L'évêque Jean Frégose (') s'y opposait de tout son pouvoir. Il avait été averti par le cardinal d'Armagnac, évêque de Rhodez, « que ce Melchior estoit un turbulent, mutin et séditieux, et qu'à grand peine sortirait-il de la ville sans esmouuoir quelque scandale. »

Les consuls, poussés par de Nort, déclarèrent qu'ils ne

(') Janus Fréijoso, et pour les Gascons Jean Frégose, abbé de Fontfroide, créature du cardinal de Lorraine, frère des Guise.

voulaient pas d'autre prédicateur. Mais les faits prouvèrent malheureusement qu'ils auraient mieux fait de suivre les conseils de l'évêque. « Car Melchior cria si fort et anima tellement le peuple, qu'il ne tint à luy qu'on ne commît quelques grands excès. »

Aux approches de Pâques principalement, il déclamait en chaire comme un furibond, « jusques à demander aux magistrats pourquoi) donc ils ne faisoientpas brûler quelque luthérien pour égayer la fête, » les accusant de se laisser gagner par l'hérésie.

Au moins, leur disait ce forcené, qui, parait-il, avait la monomanie du bûcher, si vous ne voulez pas de victimes humaines, faites brûler « un chien ou un chat ».

Il cria si fort, qu'il finit par avoir raison.

Un pauvre serrurier, domicilié dans le voisinage de Penne (*), sur la rivière du Lot, avait été arrêté comme soupçonné d'appartenir à la religion réformée. On l'avait enfermé dans les prisons d'Agen. Melchior Flavin s'était chargé de son interrogatoire et déclara qu'il était hérétique.

Grâce à ce bon cordelier, la fête de Pâques allait donc avoir quelque animation. En toute hâte, on dressa le bûcher.

Un peu avant que le serrurier fût conduit au supplice, Pierre Redon, lieutenant du sénéchal, lui demanda s'il avait soif. Le malheureux répondit avec douceur au lieutenantcriminel « que s'il luy plaisoit luy faire donner à boire, il boirait, car il était altéré ».

Redon lui ayant offert un verre d'eau, le condamné en but une partie. Interrogé sur ce qu'il pensait avoir bu, il répondit simplement : de l'eau.

Mais en apprenant de la bouche de son juge qu'il venait, sans le savoir, d'avaler de l'eau bénite destinée « à lui tirer le diable du corps», cet homme, jusque-là si doux et si calme, fut saisi d'indignation.

C1) Penne, ville de l'Agenois, près du Lot, avait au seizième siècle un fortcastel dont ou voit encore les ruines; aujourd'hui chef-lieu de canton de l'arrondissement et à 10 kilomètres de Villeneuvc-d'Agen (Lot-et-Garonne).

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