‹ Histoire de la Réformation à Bordeaux et dans le ressort du parlement de GuyenneChapitre 90 sur 310 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

« J'estime, dit-il, toute créature bénite de Dieu eu son essence, mais si vous m'eussiez avoué que cette eau était telle que vous venez de le dire, je n'en aurais pas bu, car à mes yeux elle est polluée d'idolâtrie. »

Ce qu'ayant entendu, le lieutenant lui jeta le verre au visage avec tant de colère, que ce verre se brisant sur la ligure du malheureux, qui n'avait plus que quelques instants à vivre, le blessa grièvement.

A la vue du sang qui coulait en abondance, les témoins de cet acte de lâcheté furent saisis d'indignation. Pierre Redon, ce monstre à face humaine, fut vivement apostrophé par ses amis, mais le supplice du serrurier de Penne n'en fut pas retardé d'une heure, car déjà la foule s'impatientait (1).

Cette exécution réchauffa le courage des catholiques, « de sorte qu'ayant descouvert une petite assemblée de prières dans une maison assez à l'écart, » ils s'y rendirent à une heure de l'après-midi, et firent prisonniers six ou sept hommes, qu'ils envoyèrent à Bordeaux sous bonne escorte.

Ces gens furent peu de temps après condamnés simplement à une amende et remis en liberté.

Quant à Melchior Flavin, il continua le cours de ses dangereuses prédications et se grisa tellement de sa parole, qu'il en vint à insulter publiquement le roi et la reine de Navarre, les menaçant de la colère d'Henri II.

Cet énerçumène écrivit même au roi de France des lettres qui furent saisies et remises à Antoine de Bourbon. Ce dernier donna l'ordre d'arrêter le cordelier et de d'enfermer à Bordeaux, au château du Hà.

Mais, en considération de son âge, ce fanatique fut placé

(!) Crespin* et Simon Goulard, Histoire des Martyrs, édit. de 1619, f° 521 r°, ot Théodore de Bèze, Histoire ecclésiastique des Églises reformées, édit. de 1580, t. Ier, p. 208. « Ces deux historiens, dit M. de Ruble (Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret, t. Ier, p. 247, note 1), se copient et enjolivent leur narration par un récit (sic) de faits romanesques et invraisemblables. » Nous demanderons à M. de Ruble sur quelles preuves il qualifie de mensongers des faits rapportés par deux contemporains, dont j'ai pu dans bien des occasions contrôler la parfaite exactitude?

dans un des couvents de l'Observance, sous la surveillance du père gardien, qui en répondait « corps pour corps » (*).

Peu de temps après, par l'influence et les intrigues du cardinal de Lorraine, Melchior fut remis en liberté (2).

A la même époque, c'est-à-dire au mois de mai 1559, une croix de pierre dressée au bourg de Saint- Seurin, à deux portées d'arbalète des murs de la ville, fut brisée la nuit « par quelques mariniers anglais » .

Une grande agitation, réelle ou factice, fut la conséquence de cet acte de vandalisme. Le lendemain, une procession fut organisée et la croix solennellement remise sur pied par le clergé.

Malheureusement cette fantaisie nocturne de quelques marins en goguette causa la mort d'un honnête homme. Pierre Feugère, riche marchand de Bordeaux, soupçonné d'appartenir à la religion réformée, fut attiré traîtreusement dans la maison d'un grand vicaire de l'archevêché, Hunaud de Lanta, abbé de Sainte-Croix et doyen de Saint-Seurin .

Sous prétexte de l'avertir amicalement qu'on l'accusait d'avoir brisé la croix, l'abbé le fit causer. Ce malheureux ayant eu l'imprudence de proférer « quelques paroles contre l'idolâtrie de la croix», Hunaud se hâta d'en avertir le président Roffignac. Pierre Feugère, arrêté dans son lit le lendemain matin, fut interrogé et condamné sans retard. Le jour même il fut brûlé vif devant l'Ombrière.

On avait pris la précaution de le bâillonner pour étouffer ses protestations (3).

Ce fut le 25 mai 1559 qu'eut lieu le supplice de ce malheureux, innocent du crime dont on l'accusait; le jour même où fut perpétré cet acte infâme, un événement d'une

(*) Bibliothèque municipale de Bordeaux, Extrait des registes secrets, ms. 369, t. I", f°s 425 et 426.

(2) Th. de Bèze, Histoire ecclésiastique des Églises réformées, t. Ier, p. 209.

(*) Histoire ecclésiastique des Églises réformées, p. 209 et 210; Crespin, Histoire des Martyrs, édit. de 1619, p; 521. Do.m Devienne, dans son Histoire de Bordeaux, publiée en 1771, dit que l'enquête ordonnée releva des faits à la charge de Pierre Feugère; les archives du Parlement ne contiennent rien de pareil.

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