CHAPITRE XV
chacun de ses frères l'était peu. En 1559, il fut chargé par le roi de conduire à la frontière la princesse Elisabeth, qui allait épouser le roi d'Espagne. En passant à Razas, où l'on prétendait conserver une fiole du sang de saint Jean-Baptiste, il insista tellement pour en obtenir une partie, môme infinitésimale, que les chanoines, cédant à ce désir extravagant, consentirent à lui en remettre « une portioncule », un atome, qu'il fit porter immédiatement dans son archevêché de Rouen (')!
Si dès les premiers jours de juillet, aussitôt que la nouvelle de l'accident survenu au roi se fut répandue en France, Antoine de Navarre s'était rendu à la Cour, comme le lui conseillait son énergique femme, il aurait pu contrebalancer la funeste inflence des Guises sur l'esprit de Catherine de Médicis et prendre avec elle la direction des affaires de l'État, à laquelle sa qualité de premier prince du sang lui donnait des droits; mais comme à l'ordinaire, son indécision lui fit perdre un temps précieux, que ses rivaux plus actifs surent habilement mettre à profit.
Dès que la nouvelle de la mort de Henri II fut connue à Rordeaux, le parlement de Guyenne ordonna des prières pour le repos de son àme.
Le président Roffignac, Goulard de Rrassac, président aux enquêtes, le conseiller Raymond Eyquem, seigneur de Montaigne (2), et le procureur général de Lescure furent députés à Paris pour prêter au nouveau roi serment de fidélité (3).
La reine-mère, cédant aux sages conseils du chancelier Olivier, ordonna la mise en liberté de tous les Français détenus pour cause de religion; c'était en quelque sorte une « amnistie de joyeux avènement. »
Cette joie fut, hélas! de bien courte durée. Les Guises l'emportèrent dans les Conseils de l'État, et leur prépondé-
(!) Arcii. historiques de la Gironde, t. XV : Chronique de Ba:as.
(2) C'était l'oncle de l'auteur des Essais.
(3) Lettre du Parlement au Roi, duUl juillet (Arcii. HISTORIQUES DE LA GIRONDE, t. XIII, p. 120).
rance dans le gouvernement eut une influence néfaste sur l'avenir de la Réformation française. Les procès pour crime d'hérésie, un instant suspendus, furent repris avec une nouvelle ardeur, et les bûchers se rallumèrent.
Profitant de leur influence sur l'esprit de François II, les deux Lorrains lui firent signer une déclaration qui défendait sous peine de mort les conventicules et réunions nocturnes des protestants.
On sut exploiter la crédulité de ce pauvre sire, pour lui persuader que la religion n'était qu'un prétexte et qu'il se passait dans ces assemblées des choses abominables.
Aussi les lettres -patentes présentées à la signature de François II affirmaient -elles audacieusement « que sous prétexte de religion, les protestants commettaient des actes si vilains, si infâmes et si détestables, qu'on ne sçaurait y penser sans en estre très offensé ».
Elles ordonnaient en conséquence que les maisons dans lesquelles des réunions de prière auraient été tenues, seraient impitoyablement rasées.
Le parlement de Bordeaux, par l'organe de M. de Pontac, greffier criminel, correspondait directement avec le cardinal de Lorraine et le duc Guise, et leur envoyait, sous forme de lettres, de véritables rapports sur la situation en Agenois, en Périgord, en Saintonge, en Gondomois et dans le pays des Lannes (1).
Des calvinistes emprisonnés à Bergerac et à Sainte-Foy s'étant évadés, avec le concours de leurs coreligionnaires, le grand inquisiteur avait écrit au parlement de Bordeaux pour prescrire à cette occasion des mesures de sévérité.
Le 13 novembre 1559, le Parlement s'empressa de répondre au cardinal :
« Très Révérend père en Dieu et nostre très honoré « seigneu r, nous avons veu ce qu'il vous a pieu nous escripre
Q) Ces précieux documents qui éclairent d'une si merveilleuse clarté les ténèbres de l'histoire, sont conservés à la Bihliothèque nationale. C'est à M. Tamizey de Larroque, correspondant de l'Institut de France, que revient l'honneur de les avoir publiés.