LA RÉFORME EST ÉTABLIE A BALE
perflus. Le jour dont nous venons de parler^ je veux dire le vendredi 12 février, il fut fait un décret irrévocable portant : « Qu*on abolirait pour jamais dans la ville et dans le canton les images, la messe et tout l'attirail papistique ; et que l'on pourvoirait les églises de bons pasteurs pour y prêcher la Parole de Dieu.» Le dimanche suivant, on chanta les psaumes allemands dans tous les temples. ' Le même jour, le bruit se répandit par la ville que ceux de la Petite -Baie avaient caché quelques images, et cela pensa causer un nouveau tumulte. Déjà trois cents hommes armés s'étaient avancés jusqu'au pont du Rhin dans le dessein d'enlever ces images de vive force ; mais des personnes d'autorité engagèrent les gens de cette paroisse-là à les livrer sans résistance, et elles furent incessamment brûlées sur la place du temple même d'où on les avait tirées.
Le 18 février, on publia une amnistie générale pour tout ce qui s'était passé, et permission aux bourgeois qui étaient sortis de la ville d'y rentrer^ pourvu qu'ils ne fussent point coupables de trahison ou d'autre crime. La plupart des nobles n'ayant pas voulu revenir à cause de la réformation , qu'ils haïssaient, ils furent exclus du sénat pour toujours. '
Après cette grande révolution , le clergé catholique sortit de la ville, les chanoines de la cathédrale et leurs chapelains se retirèrent à Fribourg en Brisgau.-^ Plusieurs sa vans hommes, entr'autres le fameux Erasme et Glaréan les y suivirent. Erasme laissa ces deux distiques pour son adieu à Bâle :
* Wurstis. 1. c. p. 573. Klaub. 151
* Simler Resp. Helvet. p. m. 3S1.
^ Wurstis, 1. c. 574. Klaub. 13Ï.
86 DÉPART D'i&ASMB BT DU CLB&Û CATHOLIQUE.
Jam Basilea vale , qua non Urbs allera multis Annis exhibuit {rratius hospitium.
Hinc precor omnîa I«ta tibi ; simul illud , Erasmo Hoapes uti ne unquam trislior adveniat.
L'évéque faisait déjà dès long-temps sa résidence à Porentrui ; il l'y fixa pour toujours , et il établit ses cours ecclésiastiques à Altkirch, petite ville du Suntgau. Il ne sera pas inutile d'ajouter ici que les moines yécu*rent paisiblement à Fribourg, * avec leurs concubines ^ jusqu'à l'an 1543^ que le conseil de cette ville-lk ne voulut plus les leur souffrir, et leur fit défense de les tenir. Ils présentèrent requête pour faire révoquer un ordre qui leur était si dur ^ demandant d'être maintenus dans leurs anciens usages, et menaçant, en cas de refus, de se retirer ailleurs. Mais comme ils virent que le conseil se moquait de ces menaces et persistait dans sa résolution, ils obéirent et demeurèrent dans la ville; et leurs successeurs y ont aussi fait leur résidence tous ensemble, jusqu'à ce que cette ville fut prise par les Français lors de la guerre de 1672. Alors ils se transportèrent à Arleshcim , dans la seigneurie de Birseck, qui appartient à l'évéque titulaire de Bâle et y bâtirent une belle église avec des maisons fort propres ; et c'est là où ils sont aujourd'hui.
Après le départ de tant d'ecclésiastiques et de gens savans, l'université de Bâle se trouva fort dépourvue.^ Les magistrats prirent entre leurs mains ses archives,
* Hottiog. UtO. Wagner Mercurius Helvet. in articule Ariesheim .
' Klaub. 132.
l'omiyeHsité. moinks sécularisés. 87
ses registres^ ses joyaux , son sceptre et son sceau ^ afin que rien ne se perdît^ et bientôt après ils remplirent les chaires vacantes. On appela Simon Grynœus pour exercer la profession de théologie ^ et Sébastien •Hunster pour celle d'hébreu. * Grynœus était néàHo' henzoUern Tan 1493. Il avait régenté quelque tempsà Bude en Hongrie^ après quoi il avait été professeur en grec à Heidelberg dès Tan 1523. Munster était né » Ingelheim Tan 1489. Il entra d'abord dans l'ordre de» Cordeliers, où il étudia l'hébreu sous Conrad Pellican ;. il quitta ensuite l'ordre et fut aussi quelque temps professeur à Heidelberg.
Vers le milieu du mois de mars on fit un règlement au sujet des moines et des nonnains.^ On leur ordonna aux uns et aux autres de quitter les pratiques et l'habit grotesque de leurs ordres pour s'habiller à la mode du pays^ et en noir^ et d'assister aux assemblées publiques de religion. On permit de demeurer dans les couvens a ceux qui le souhaitèrent, pourvu qu'ils y vécussent honnêtement. Ceux qui sortirent du couvent, soit pour se marier, soit sans dessein de se marier, eurent des pensions viagères.
On surprit cinq Dominicains , qui voulaient piller leur couvent, et on les mit en prison. La plupart des ecclésiastiques, séculiers et réguliers, se marièrent. Les autres furent sommés de quitter leurs concubines ou de les épouser. De plus , tous les gens d'Eglise furent obligés de prêter serment à la ville comme les autres bourgeois. Il y en eut quelques-uns qui aimè-
• Hotting. Itôl.
• Wurslis. I. c. 575.
88 VŒU DE P. KBSSBLBIl.
rent mieux sortir que de se souraettre à tous ces règleroens.
On vit arriver alors une aventure singulière^ qui mérite d'être rapportée ^ pour faire voir de quelle importance il est de ne point s'engager imprudemment # dans des vœux^ et qu'avant que d*en faire il faut bien penser ; au moins quand il s'agit de vœux qui peuvent intéresser la vie tout entière. Après que le magistrat eut permis le mariage au clergé séculier et régulier^ un bon ecclésiastique^ nommé Pierre Kesseler,^ voulant apparemment faire voir que s'il se mariait c'était sans aucune vue d'intérêt , (it vœu (un matin qu'il sortait pour aller à l'église ) d'épouser la première fille qu'il rencontrerait en son chemin^ pourvu qu'elle agréât la proposition qu'il lui en ferait. Etant en rue , il rencontra une mendiante ; qui lui demanda l'aumône. Il lui dit : <K Si je savais que tu voulusses te bien conduire^ je te ferais une aumône dont tu aurais lieu de te réjouir toute ta vie. Si tu voulais avoir soin de moi, je t'épouserais tout à l'heure. » La fille^ qui ne s'attendait pas a une offre si généreuse ^ lui promit tout ce qu'il voulut. Il l'épousa; mais il s'en trouva mal; et il se plaignait souvent qu'il n'avait jamais fait d'aumône plus mal placée que celle qu'il avait faite à sa femme en la tirant de la mendicité pour l'épouser. Au reste , les historiens bâlois ^ nous apprennent que la vie de leurs ecclésiastiques de l'un et de l'autre sexe était fort déréglée sur le chapitre de l'impureté. Les CordelierS; entr'autres^ enlevaient les femmes des bour-
* Gross. Bas). Chron. p. 163. Thëod. Zuingcri Thcalr. Vilas Uumati.
* Id. ibid. page 160.
RBGLBMSIIS BCCLÉSIA8TIQUB5. 89
geois et les tiraient dans leur couvent en les mettant dans des corbeilles ; et les religieuses de Ste. Claire tiraient aussi des jeunes hommes dans leur maison avec des cordes, après avoir percé le toit et levé des toiles. Ces désordres^ qui étaient publics^ avaient inspiré a la bourgeoisie une grande indignation contre ces ordres prétendus religieux.
Après cela les magistrats, ' assemblés en conseil souverain le 1^' d'avril^ réglèrent la forme du service divin et Texercice de la discipline ecclésiastique; et ces règlemens furent rendus publics par l'impression. Bientôt après on vendit à l'encan tous les ornemens d'église, les babils sacrés, etc. ; et l'argent qu'on en tira fut employé au soulagement des pauvres. '
C'est ainsi que se fît la réformation de Bâie. Ajoutons que cette ville entra dans Talliance particulière des villes réformées, le 3 mars^ comme on Ta déjà dit. ^
Celle de Mulhouse y était entrée quelque temps auparavant, savoir le dimanche 14 février. ^ Les Bernois ïy avaient reçue à la sollicitation des Zuricois. De même la ville de Bienne y fut aussi reçue , à la recommandation des Bernois. Mais comme cette ville n'est pas souveraine et qu'elle dépend de l'évéquc titulaire de Bâle, il fut expressément réservé, le 10 février, dans le traité qui en fut fait, que cette alliance ne regarderait que les intérêts de la religion , et que du reste elle ne dérogerait en rien aux droits de l'évéque. ^
' Wurslis. I. c. Klaub. 133.
' Warstis. ibid.
> HoUing.ASS.
* Bern. lustr. A. â65.
' Ibid. p. 263.
90 MouvBAuz ions a zueich et a beilns.
II. Pendant que les Bâlois étaient occupés du soin de- réformer leur Eglise, les Zuricois et les Bernois ajoutaient aussi quelques nouveaux traits à leur réformation, soit pour l'aiSermir, soit pour la perfectionner. A Zurich, il y avait encore diverses personnes qui conservaient le levain du papisme dans le cœur, et qui allaient à la messe dans les lieux catholiques du voisinage. * Les magistrats le défendirent par un édit publié vers le milieu de janvier, sous une certaine peine.
On défendit aussi , par un, autre édit, les débauches , les mascarades et autres excès qui se commettaient dans les temps des Rois et du Carnanal, etc. '
Dès le commencement de Tannée, les Bernois réformèrent diverses maisons religieuses. Pierre D'Englisberg, chevalier commandeur de Buchsi, leur remit sa commanderie, ^ et le jeudi 28 janvier ils lui donnèrent en échange pour son entretien le château de Bremgarten avec quelques autres terres , mais pour sa vie seulement, et lui assignèrent une grosse pension en argent et en denrées.
Ils assignèrent aussi une pension a chacun de leurs chanoines, ^ et au lieu d'argent leur donnèrent des constitutions de rentes pour leur paiement. ^ Il en eut quelques-uns qui furent ministres.
Catherine Trouksess, née baronne de Waldbourg, abbesse de Kœnigsfeld , sommée par les seigneurs de
* Hollîng. &5&. '
* Id. ibid.
' B. Instr. H. p. 52&. »
* Arch. Bcrn. Spruch. Buch. DD. p. 195. ^ Id. page 8.
UFOHHATION DES MŒURS. 91
sorlir de son abbaye avec les filles qui s'y trouvaient de reste, leur obéit et remit cette maison entre leurs mains au commencement de mai, moyennant une pen> sion viagère. ' On en usa de la même manière envers tous les autres gens d'Eglise de l'un et de l'autre sexe. Cette abbesse se maria quelque temps après avec un Zuricoisy nommé George Gœldlin, chevalier. '
En réformant les maisons, ils pensèrent aussi à réformer les mœurs. Le mardi après Pâque, ils publièrent un édit contre l'ivrognerie et les juremens. Le commencement en est fort beau : a D'autant, disentils , que chaque puissance supérieure est établie de Dieu pour maintenir le bien et punir le roal^ pour cette cause il nous convient, comme à des magistrats chrétiens et conducteurs souverains^ pour l'avancement de la gloire de Dieu, pour la propagation des bonnes œuvres, comme aussi pour la correction, premièrement de nous-mêmes et ensuite de tous nos sujets, etc., et la nécessité l'exige aussi de faire des ordonnances contre les blasphèmes, etc. »^
La réformation ne fut pas reçue unanimement, ni tout d'un coup par tout le canton. Il y avait, en divers lieux, des gens qui haïssaient les ministres, qui les injuriaient, médisaient d'eux et de leur doctrine, et leur contredisaient tout haut quand ils étaient en chaire. Il y avait aussi des baillifs qui^ toujours catholiques dans le cœur , étaient les premiers a donner de mauvais exemples^ car ils n'allaient point aux sermons et ne communiaient point. Les seigneurs, pour
^ Id. page 155.
* Hoiting. ihh.
' B. Arch. Mandat. B. p. 28.
92 DÉFENSB DB SONNSB. LES AVE MARIA.
y mettre ordre, publièrent le 8 d'août un nouvel édit portant ordre aux baillifs : oc 1^. De s'informer exactement des faits quand il en arriverait de semblables, de donner citation aux coupables par devant le consistoire suprême de Berne , et d'y aller eux-mêmes pour faire un rapport fidèle, afin que les coupables fussent punis. 2^. De donner eux-mêmes bon exemple en observant les lois de la réformation. » '
Par un cdit du 4 novembre^ ils abolirent l'usage de sonner les Ave Maria, a D'autant, disent-ils, que nous sommes obligés de conduire à la véritable religion (autant que Dieu nous en fait la grâce) nos sujets, sur lesquels nous sommes établis par l'ordonnance de Dieu ; et comme à cause de ceux qui étaient faibles en la foi nous avons toléré jusques ici quelques cérémonies extérieures, que nous sommes obligés d'abolir peu à peu, comme aussi nous en avons le dessein : à ces causes , pour éviter du scandale, nous abolissons l'usage de sonner les Ave Maria, qui s'est pratiqué matin et soir jusqu'à présent. Car il ne convient point à un chrétien de prier d'une autre manière que celle que Jésus-Christ notre souverain docteur, la sagesse éternelle de Dieu nous a enseignée. ^
L'édit du 8 d'août défendait de porter des patenôtres; mais comme il n'était pas observé partout-, on se vit obligé d'en renouveler la défense^ le '17 avril 1535, sous peine de dix livres d'amende pour la première fois , de vingt livres pour la seconde , et ainsi de suite, augmentant toujours de dix. L'année 1530,
* Ibid. p. 52.
' Ibid. paf;e SA*.
RÈGLBMEMT POUR LE CONSISTOIRB. 95
on publia un nouvel édit de réformation, où Ton confirme tous les prccédens. '
Le 8 mars, ^ ils publièrent une liturgie et un formulaire d'uniformité pour la célébration des deux sacremens et pour la bénédiction du mariage. Ils la fi» rent imprimer et l'envoyèrent ensuite à tous les ministres de leur canton pour s'y conformer. On régla aussi le consistoire de Berne, et selon ce règlement, il devait être composé de deux ministres^ de deux conseillers et de deux notables du grand conseil (aujourd'hui il y en a quatre de ce dernier conseil), et les deux conseillers devaient présider tour à tour durant deux mois. Il fut arrêté que les jugemens de ce consistoire seraient sans appel, à moins que quelqu'un ne pût faire voir une lésion énorme, auquel cas il pourrait recourir au sénat. On publia en même temps des lois consistoriales pour la réformatioh des mœurs contre les débauches, l'impureté, etc., pour les affaires matrimoniales ; et LL. EE. se réservèrent le droit de corriger, d'augmenter ou de diminuer ces lois.
Ds ordonnèrent en même temps que dans le pays chaque parojsse aurait son consistoire, composé d'un ministre et de deux hpmmes de bien pour le moins ^ qui auraient le pouvoir de punir conjointement avec le haut-officier. Les consistoires devaient avoir l'œil sur la doctrine et la conduite des pasteurs. Aucun ne pouvait être reçu ministre dans le pays , à moins que les seigneurs patrons ou collateufs ne l'eussent présenté au consistoire de Berne pour y être examiné.
^ Ibid.
' Id.page 18.
94 RÉTABUSaBMKHT DE LA CONCORDE A GLARIS.
Quand le baillif ou haut-officier ou d'autres négligeaient de corriger les vices, les autres, avec le ministre^ devaient en donner avis au consistoire de Berne, qui était chargé de rapporter la chose au conseil. Ces ordonnances devaient être lues en chaire deux fois par an. * Cette année, Berchtold Haller se maria et épousa une filie de trente ans* ^
m. On a vu ci-dessus les troubles qui agitèrent le canton de Glaris, et qui allèrent si loin qu'on y vécut durant quelques semaines dans une espèce d'anarchie. Ils continuèrent encore au commencement de cette année^ mais ils furent enfin terminés heureusement. ^ Le 22 janvier, le landamman ou chef du pays, convoqua par serment les conseillers d'état à Glaris, quoiqu'ils fussent divisés sur Tarticle de .la religion. Il leur proposa quelques articles pour régler la forme du gouvernement , et les engagea à prendre en main l'administration des affaires de concert, tant pour la justice que pour la police, sans aucun égard à la différence de religion. Ces articles furent acceptés provisionnellement , jusqu'à ce que les divisions fussent absolument terminées. Et dès lors les chambres recommencèrent à s'assembler et à faire leurs fonctions comme auparavant.
Le 17 avril, on assembla un grand conseil qu'on appelle en ce pays-là double conseil , ^ pour consommer l'heureux ouvrage de la réunion. L'on y élut trente hommes, quinze de chaque parti, pour en dresser eh-
* Ibid. p. 27.
' HoUing. p. &76.
^ Id. page /tô&.
* Zweyfachcr Rath.
ÙGLBBIBNT DE EBLI6I0N. 9!(
semble les 'articles. Ces articles furent portés à rassemblée générale du pays , convoquée le premier dimanche de mai^. comme à l'accoutumée, et ils y furent approuvés presque unanimement. Ils portaient en substance :
a 1*. Que dans les lieux où la messe et les images étaient encore sur pied, on les y laisserait, subsister, a moins qu'une paroisse ne les abolît elle-même à la pluralité des suffrages. Et que dans les lieux où on les avait abolies, la chose en resterait là. Que cependant, si un malade demandait qu'on lui administrât les sacremens à la manière des catholiques , on ne pourrait pas le lui refuser.
D 2^. Que tous les prédicateurs ne prêcheraient que la Parole de Dieu » c'est-à-dire ce qu'ils croiraient pouvoir prouver par l'Ecriture Sainte. Que ceux qui ne le feraient pas, seraient punis aussi bien que celui qui les accuserait faussement de prêcher le mensonge.
» 3^. Que tous les prédicateurs iraient et viendraient librement et en toute sûreté par tout le pays.
9 4^. Que Ton observerait les fêtes suivantes : premièrement les dimanches ; de plus , les fêtes des douze Apôtres; quatre fêtes de la Ste. Vierge, la Fête-Dieu; et enfin les fêtes de S. Jean Baptiste , de Ste. Marie Madelaine, de S.Fridolin, * et de S. Hilaire. »
Le mardi après cette assemblée générale , un triple conseil publia une amnistie pour tout ce qui s'était passé, et abolit toutes les injures que l'on s'était dites de part et d'autre au sujet de la religion.
On fit aussi de nouveaux progrès à Gall , par rap-
* S. Fridolin est regardé à Glaris comme le premier Apôtre da pays.