LES CINQ CANTONS NE VEULENT PLUS DE CONFÉRENCES
de laisser chacun en possession de son droit, autant qu'on ferait la même chose à son égard ; qu'ainsi ils souhaitaient d'avoir une réponse des autres cantons à la sommation qu'ils leur avait faite ^ ne voulant plus assisfer aux conférences , parce qu'il ne leur convenait pas d'être tranquilles dans cet élat d'hostilité. » Les médiateurs leur répondirent, qu'ils voyaient aussi avec bien du chagrin, qu'on les accusât de vouloir forcer les cinq cantons à quitter leur ancienne religion , chose qui ne leur était jamais venue dans Tesprit^ comme on pouvait le voir clairement par la lecture du projet qu'ils avaient dressé. Cependant ils remirent cette lettre aux députés des villes réformées^ les priant de leur montrer les titres eu vertu desquels ils se croyaient fondés à interdire le commerce, pour l'infraction de quelque article que ce fût du traité de paix. Ces députés leur produisirent l'ar- ,ticle séparé du traité de paix , qui était conçu en ces mots : <x Que si eux (les cinq cantons) n'observaient pas présentement ou à l'avenir les susdits articles, compris dans le traité de paix, ou ne payaient pas les frais dans le terme prescrit; ils voulaient (les réformés) élre toujours en liberté à leur égard , en sorte que leurs seigneurs et supérieurs pussent alors, de la même manière qu'aujourd'hui , procéder contr'eux par interdiction de commerce. » Après cela les médiateurs décrétèrent : m Que puisque les cinq cantons n'avaient pointcomparu , et que leurs principaux ne manqueraient pas d'entrer en quelque négociation particulière avec eux, et de faire leurs efforts pour conserver la paix entre les Cantons , ils devient au moins suspendre leurs mouvemens de
390 nîTBavENTiON inutile'.
guerre^ el allendre encore une nouvelle négociaiion amiable de leurs seigneurs. » *
Cependant comme les peiits Cantons ne* peuvent poioC se passer du commerce de Zurich , et que manquant de sel et d'autres choses , ils en enlevaient par force, et qu'on avait lieu de craindre de nouvelles hosiilit», Fribourg, Soleure et Appenzell envoyèrent des- députes à Zurich et à Berne faire de nouveaux effort», aSm d'obtenir pour les cinq cantons la levée de Tinterdictit du commerce; leur déclarant en mén^e temps (au moii Fribourg et Soleure) qu'en cas de rupture, ni Tune ni l'autre de ces villes ne devaient attendre aucan secours d'eux. ' Si leurs soins eussent réussi, yraiseinblablement on aurait évité une funeste rupture et l'effcK sion du sang qui s'en ensuivit. Mais ni Tun ni l'autre de ces deux cantons n'ayant voulu répondre sans la participation de l'aulre, les médiateurs marquèrent une nouvelle conférence à Arau, pour le 5 septembre. Mais on n'y Gl rien de plus qu'aux précédentes, et chaque partie demeura dans son sentiment. '
Pendant ce temps-là , Zwingli , prévoyant les malheurs dont le parti réformé était menacé , par cequ'oB y faisait fautes sur fautes , en disait librement sa pensée en chaire. « On a forgé une chaîne, disait-il ; elle servira à ôter la vie et à moi et à plusieurs bons Zuricois. Car c'est à moi qu'on en veut. Eh bien ! je suis prêt et disposé à tout ce qu'il plaira au Seigneur , etc. 3» Ce fidèle serviteur de Jésus-Christ savait, qu'ayant prêche sans relâche contre les pensions des princes étrangers
* Wuralis. î. c. HoUing. «74.
* Ilolliiig. 576.
* Wurslis. 59U.
MANirKSTB DBS Eiroaiiis. 391
el la négligence à punir ceux qui en prenaienl/il s'étail attiré une haine mortelle de la part de bien des gens. *
On croit que ce qui porta les cinq Cantons à cette roideur inflexible fut la promesse que les Valaisans leur avaient faite de les secourir de tout leur pouvoir. Quelque temps auparavant les Valaisans leur avaient refusé leur secours; mais quelque esprit malin s'étant avisé, pour les animer, de mettre sur un autel un billet qui portait , a que les évangéliques enseignaient qu'il y a plus de mal à dire la messe, qu'à commettre un péché contre nature; » cet écrit les mit en fureur, et ils résolurent de venger hautement l'honneur de la messe. Zwingli écrivit à un homme de ce pays-là , pour Tassusurer que ce n'était là qu'un libelle malin , fait exprès pour les animer contre les réformés ^ mais il ne fut point écouté. ' Et Ton eut d'autant plus sujet de gémir, a Toccasion de celte rupture, que pour peu que les cinq cantons eussent voulu se relâcher^ les réformés étaient disposés à s'avancer aussi de leur côlé^ pour le repos commun de la Suisse ; et les médiateurs auraient été satisfaits. Mais ils ne voulaient pas faire les premiers pas.
Comme bien des gens blâmaient les réformés ; ils publièrent à Zurich un manifeste imprimé le 19 septembre, pour instruire le public des raisons de leur conduite. Il portait en substance : v I. Que les cinq cantons avaient interdit la doctrine évangélique, fondée sur la Parole de Dieu ; qu'ils avaient puni leurs sujets pour celte raison en corps et en biens ; que non seulement ils avaient chargé d'injures atroces les cantons réformés et leurs partisans, mais de plus qu'ils les avaient maltraités > et
* Holling. 573. 57&.
' HoUiog. 87&.
SOJt KOUVELLBS MÉGOCIATIORS.
leuF avaienl fait diverses violences ; qu'ib avaient aban-* donné les Grisons dans leur besoin etc.
« n. Qu'on faisait croire sans fondement au peuple^ que les reformés avaient dessein de dépouiller^ injuste* ment el par la force ^ les cantons catholiques leurs alliés de leurs droits et de leurs privil^es , et même de les contraindre à abandonner leur religion et à recevoir des ministres ; enfin de vouloir même détruire deux ou trois cantons pour n'en faire qu'un , choses auxquelles ib n'avaient jamais pensé , etc.
» m. Que les réformés avaient agréé le projet d'ac> commodément dressé par les cantons médiateurs , et qui comprenait cinq articles^ mais que les cinq cantons l'avaient rejeté tout cruement^ etc. » *
Cependant Tétat de Soleure, voulant faire encore une dernière tentative pour rétablir l'union, marqua une journée dans sa ville aux députés des cantons médiateurs et du Valais, pour le 16 septembre. En même temps , les magistrats de Strasbourg convoquèrent aussi à Bâle les villes réformées à une conférence. Ceux de Constance s'y trouvèrent, et les députés de ces deux villes sollicitèrent fortement ceux des deux cantons à lever l'interdiction du commerce; et leur en donnèrent des raisons si fortes, que ces députés y auraient consenti > s'ils en avaient eu le pouvoir, mais ils n'avaient point d'instruction là-dessus. Ainsi à leur réquisition, on marqua un autre jour pour une nouvelle conférence à Arao, savoir le 23 septembre, où devaient se rencontrer^ non seulement tous ceux qui se trouvaient alors à Bâle, mais aussi ceux qui étaient k la conférence de Soleure. Dans cette conférence d'Arau , on fit un nouveau
* Hottiog. 576.
CONFSRBNCB D*AliAV. 893
projel d'accommodement compris en six articles ^ dont voici la substance : ^
et I. Que les médiateurs jugeraient ceux qui avaient proféré les paroles outrageantes^ à cause desquelles on avait interdit le commerce^ et que chaque magistrat exécuterait les sentences des médiateurs.
» II. Que tous ceux qui avaient été chassés pour cause de religion ^ auraient permission de retourner chez eux et pourraient y demeurer paisiblement.
» III. Que comme le premier et le second article du traité de paix règlent les affaires de religion , les choses en resteront là.
)» rV. Les traités d'alliance^ et celui de la paix sub« sisteront; à la réserve de ce qui est ici réglé.
» y. Les cinq cantons donneront dix secours aux Zuricois^ quand on voudra leur faire du tort^ etc.
» YI. D'abord que ce traité sera accepté > le commerce sera réouvert incessamment. »
Au sortir de cette conférence ^ les députés médiateurs allèrent les uns chez les cinq cantons et les autres à Zurich et à Berne ^ porter ce projet^ et tâchèrent de le faire recevoir. Mais cette nouvelle tentative fut aussi infructueuse que les précédentes , et même on peut dire que les soins empressés de ces Messieurs firent du tort aux réformés , parce qu'ils aboutirent à les diviser pendant que les cinq cantons demeurèrent unis. Zurich et Berne ne voulurent prendre aucune résolution , qu'ils n'eussent la réponse des cinq cantons ; disposés a accepter ce4)roîety si ces cantons s'avançaient un peu. Mais ceux-ci le rejetèrent ^ disant : « Qu'ils aimeraient mieux mourir que de céder la moindre chose au préjudice de
* Wurslis. I. c. 599. SlcUlcr II. 46. a. Holliwg. 676. 577.
094 DIVISION DBS airoaiiis.
lear religion. » ' Et persistèrent à demander qu'avant toutes choses^ les reformés rétablissent le commerce. Les médiateurs^ rebutes de ce côté4à, proposèrent qu'on At au moins une suspension d'armes jusqu'à Pâques. Ises Zuricois n'en voulurent pas entendre parler^ et sollicitèrent les Bernois à entrer dans leur sentiment. Cette résolution déplut aux autres villes réformées, qui résolurent d'avoir encore une conférence le 6 d'octobre, pour voir s'il ne serait pas a propos de détourner les Zuricois de leur dessein de faire la guerre. '
Cette division des réformés fut bientôt sue des cinq cantons , qui ne manquèrent pas d'en triompher. Ils en devinrent encore plus fiers, plus intraitables et plus encouragés à prendre les armes, dans l'espérance de les détruire les uns après les autres. Un homme de grande considération entr*eux disait : ce Allons les attaquer pendant que nous sommes encore bien unis, afin qu'il ne nous arrive pas comme aux Zuricois et à leurs adhérens. Si nous allons attaquer les Zuricois ^ tandis qu'ib sont seuls , nous en aurons bon marché. » Ainsi ils rejetèrent la suspension d'armes , et envoyèrent de nuit a Arau leur réponse aux médiateurs ^ le 7 septembre. ^
IX. Pendant que les réformés s'amusaient à.n^;ocier avec les médiateurs y les cinq cantons déterminés à se Caire r'ouvrir le commerce par la voie des armes, s'ils ne pouvaient l'obtenir par la douceur , cherchaient du secours de tous côtés. Ils s*étaient/ adressés de bonne heure aux Valaisans comme on l'a déjà dit. Us s'adres-
* Rahn 729.
* SlaUl. II. 46. b.
^ SlcUl. I. c.
IBS CATHOLIQUES DÉCLAaBNT lA GVER&B A ZURICH. 395
serent aussi aa duc de Savoie *- et au pape Clémeul VII, qui donna ordre à Jean-BapUsle de Insula, ou Deliste, cvéque de Vcrolî, de lever du monde pour eux dans le duché de Milan , cl de les leur envoyer jusqu*aux frontières des bailliages communs en Italie» Dans une diète qu'ils tinrent entr'eux à Lucerne, il» firent leurs dispositions de guerre , et résolurent de prendre incessamment les armes, si on ne leur ouvrait pas le commerce. Ceux d'Uri étaient d'avis qu'oo supendît encore pour quelque temps ; mais à la fin ils se rangèrent au sentiment des autres. D autre c6lé les Zuricoi», ne doutant plus qu'on n'en vînt à «ne guerre, demandèrent du secours aux Grisons , qui le leur accordèrent de bonne grâce et leur envoyèrent quinze cents hommes , qui campèrent à Kaltenbrunnen , dans le pays de Gaster.
Ainsi, le dimanche 8 octobre, les cinq Cantons, pour première déclaration de guerre , envoyèrent à Zurich redemander leurs lettres d'alliance mutuelle; et le lendemain ils publièrent un manifeste pour justifier leur prise d'armes. Ik y mirent divers articles de plainte contre Zurich et Berne. « I. Que ces deux villes avaient fait un traité d'alliance défensive et de combourgeoisie avec Constance et Strasbourg. II. Que la raison pourquoi on avait interdit le commerce avec eux, ce n'était pas les outrages dont ils se plaignaient , mais la religion ; car, disaient-ils , si nous étions de leur religion , quand nous aurions dit d'eux toutes les injures qu'on peut dire au monde, ils n'y penseraient plus. in. Ils y niaient d'avoir eu dessein de faire venir des troupes étrangères dans la Suisse. (Cependant ils avaient demandé du secours au pape, et cinq a six cents Italiens qu'il leur en-
^ Savion III. p. m. 59.
896 LBimS MARIFBSTES.
voyait devaient arriver le jour que le manifeste parui. ) IV. Us accusaient les villes réformées d'avoir dresse a rinsa des Cantons cadioliques un traité séparé, en vertu duquel elles pouvaient iùterdire le commerce avec eux. » *• Ils publièrent encore un second manifeste ^ plus ample que le premier, où ib répétèrent les mêmes plaintes et y en ajoutèrent d'autres ; et renvoyèrent aux princes et aux villes impériales d'au-delà du Rhin. Us y disaient entr'autres choses : « Les Zuricois et leurs adhérens nous accusent d'avoir violé la paix. Cependant ils n'en peuvent apporter aucune preuve , sinon qu^ils disent qu'on les outrage en paroles, etc. Et ils veulent en tirer une raison pour nous interdire le commerce, de quoi ils n'ont aucun droit , selon la teneur du traité de paix ; car on n^y a établi l'interdiction du commerce qu'au cas que nous ne payassions pas les frais de la guerre, que nous avons promis de payer ^ etc. Comme nous voulons demeurer constamment dans la doctrine que nous avons suivie jusqu'à présent, jusqu'à ce qu'un concile en ait décidé ; aussi ne voulons-nous pas nous laisser contraindre à admettre les nouveautés qui ont été introduites par Zwingli et ses compagnons , ni souffrir qu'on lise leurs livres dans nos terres. Nous n^avons jamais eu dessein de forcer les Zuricois et leurs adhérens à renoncer à leur religion. Et nous ne voulons pas non plus nous engager à secourir les Zuricois, contre tous les ennemis qui pourraient les attaquer , et pour quelque cause qu'ils puissent être inquiétés; puisqu'ils nesont plus dans le même état où ils étaient , lorsqu'ils sont entrés dans notre Confédération. ' »
* Holling. 578.
' Jd. ibid.
us BB&NOtS SOHT PUBTS. S97
Steliler fait ici une excellento réflexion : « Si seulement^ dit-il^ les villes (reformées) avaient voulu se re^ lâcher à Tégardde Tinterdictioa du commerce^ on aurait aisément évité une guerre funeste et rétabli une tranquillité générale dans toute la Suisse. Les villes avaient en vue de répandre leur religion et de punir ceux qui les injuriaient. Les cinq Cantons voulaient conserver leur religion et leurs anciennes pratiques ; ainsi les évangéKquos^ qui avaient remporté de grands avantages parla débonnaireté et parla patience ^ donnèrent un exemple mémorable des effets que produisent les deux vices opposés. » ^
Les cinq Gantons^ dans le dessein de diviser les réformés y pour les attaquer les uns après les autres^ n'envoyèrent aucune déclaration de guerre adx Bernois ; ils faisaient semblant de n'avoir rien à démêler avec eux. Les Zuricois se trouvèrent d'abord embarrassés sur la réponse qu'ils devaient faire aux cinq Cantons ^ et demandèrent une prompte conférence aux Bernois^ pour en délibérer. Ceux-ci leur répondirent : a Qu'on ne leur avait encore fait aucune déclaration de guerre ; que Messieurs de Zurich pouvaient répondre pour eux comme ilsTentendaient^ et se tenir bien sur leurs gardes; ne rien entreprendre avec précipitation^ et leur donner incessamment avis de ce qui se passait ; car, quant à nous^ disaient-ils y nous sommes prêts. Nous n'attendons que votre sommation, nous avons fortifié nos postes, et nous sommes fort surpris de ce que vous nous écrivez si peu > tandis que nos baillifs et nos gouverneurs de l'Argovie nous ont donné avis de la marche des Lucer-
* Page 46 b. ei&7a.
99S PEBIIIBRES HOSTILITis DXS CATHOLIQUBS.
nois da côlo de Hochdorf, et des grands préparatifs des petits Cantons. ^ ^
En effet , pendant ces négociations les Lacemois firent d'abord marcher^ le lundi 9 octobre , une .enseigne dé leurs troupes , avec cinquante hommes de chacun des quatre autres Cantons et six grosses pièces d'artillerie ^ pour aller fourrager ducfttéde Hitzkilch, dans les Frey-Aemter, tandisquelegrosde leurarmé^ s'assemblait à Zoug. Ce petit corps s'augmenta en diemin , étant joint par les sujets de Lucerne, tellement qu'ils se trouvèrent forts de douze cents hommes^ et ainsi ils sô jetèrent sur 1^ bailliage des Frey-Aemter. Les habitans de la campagne^ se trouvant trop faibles pour leur résister , se sauvèrent à Bremgarten et y transportèrent leurs meilleurs effets. Albert de IHullinen^ commandeur de Hitzkilch; s'y rendit aussi pour y attendre le secours de Zurich et de Berne ^ qu'ils avaient demandé; et cependant les Lucernois ravagèrent le pays et pillèrent le bourg de Mouri et les villages de IHoos^ Esch , Bosswyl et Buntzen ; et ils s'arrêtèrent à Bosswyl jusqu'à l'arrivée de l'armée bernoise. *
Les Zuricois envoyèrent incessamment (le mardi 10 octobre) un camp volant de six cents hommes , avec six pièces de canon , du côté de Cappel^ sous le commandement de Georges Gœldlin^ avec ordre de ne point s'engager dans une action avec le gros des ennemis j jusqu'à ce que toute l'armée f&t arrivée. Ils donnèrent aussi avis à leurs alliés de celte irruption des cinq Cantons , et délibérèrent si Ton devait incessamment battre le tocsin par tout le canton et ensuite sortir avec la
* Stetll. k7. a.
* Stettlert.c. Rahn730.
CAMP YOLAlIT DBS ZUBlCOIS VBE3 CAPPBL. 899
bannière de la ville. Plusieurs s'y opposèrent , qui apparemment trahissaient leur patrie. Ils disaient qu'on clait trop vifs ; que le peuple fait toujours les choses plus grandes qu'elles ne sont ; qu'il fallait aussi attendre le secours des autres villes. Le soir ils envoyèrent un autre petit corps de trois cents à quatre cents hommes au secours de Bremgarten , avec quatre pièces de campagne ; et un troisième de deux cents hommes du côté de Wœdischwyl. ^
Dans ces entrefaites, Sulpice Haller , baillif de Lentzbourg, avec deux conseillers, qu'on lui avait donnes pour adjoints, Wolffgang von Weingarten ou Des Vignes, et Bénédit Schutz , fit sonnerie tocsin dans TArgovie et ramassa trois petits corps de troupes , qui se trouvèrent tellement remplies de courage, que si dans cette première ardeur on les avait menées contre Tennemi avec les troupes qui étaient arrivées à Bremgarten, les gens du métier disaient qu'on aurait pu battre les catholiques et prévenir le malheur qui arriva le lendemain aux Zuricois. Mais les officiers bernois n'osèrent rien entreprendre sans les ordres de leurs seigneurs ; et le capitaine Gœldlin demeura aussi dans son poste , suivant ses ordres > sans faire aucun mouvement. Pendant ce temps-là l'armée des cinq Gantons se forma cotte nuit-là à Zoug, dans le dessein d'attaquer les Zuricois le lendemain. ' ^ lies troupes qui étaient à Cappel , ayant appris le soir par leurs espions , que celles d'Uri qu'on attendait à Zk>ug étaient arrivées, et que l'airmée des cinq cantons se disposait à venir fondre sûr eux dès le lendemain, en donnèrent incessamment avis à leurs seigneurs de
* Wuralis. i. VIII. ch. XI. p. €00. Rahn 730. ' SteHi. 47. b.
èOO L'AUlàB BBRNOISB S'AVAMCK.
Zurich I qui en informèrent aussi les Bernois , leur demandant leur secours. * Les Bernois leur répondirent qu'ils se mettaient aussi en marche dans le même moment qu'eux^ et qu*il n'était pas nécessaire qu'on les y animât. Ils les exhortèrent en même temps à se tenir bien sur leurs gardes^ à ne point se presser, mais à atr tendre le gros de leur armée ; qu'ils avaient encore on autre corps d'armée qu'ils tenaient tout prêt pour le besoin, et qu'ils étaient résolus a faire de leur mieux.
En effet, l'armée de Berne partit ce jour-la, forte de cinq mille hommes. Elle eut ordre de faire toute la diligence possible ; cependant de ne piller ni ne brûler ancun lieu, à moins que les cinq cantons n'eussent commencé. Et là«dessus le grand conseil de Berne envoya une déclaration de guerre en forme aux cinq cantons , datée du mercredi 11 octobre.
Bien des lecteurs s'étonneront sans doute de la lenteur des Zuricois à metlre leur armée en campagne. Ik demanderont pourquoi, après avoir souhaité la guerre, après avoir refusé la suspension d'armes que les médiateurs avaient proposée et que Berne et les autres villes réformées avaient agréée, ils avaient (ait si peu de diligence pour mettre de bonne heure leurs troupes sur pied, afin de se trouver en étÀt de tenir tête à l'ennemi^ en cas d'atlaque, aulieu que par celle lenleur ils exposèrent^ pour ainsi dire , à la boucherie leur petit camp volant , qui était a Cappél. Voici ce qu'on en a dit à Zurich. !• Les Zuricois voyant que les médiateurs demeuraient fermes dans la proposition qu'ils avaient faite d'une suspension d'armes , se reposèrent sur leurs soins, pour la faire recevoir aux aulres , et demeurèrent $ans mouvement ;
* Wurtlis. 1. c. eoo.
POORQDOI ZUBICB BIT BN EBTABD. 401
•mais les médiateurB dès qu'ils eurent reçu la réponse des cinq cantons qui rejetaient cette suspension y se contentèrent de leur écrire^ se retirèrent à Soleure et de là chei euX; et ne parurent plus^ jusqu'après la bataille deCappely au grand étonnenlent des réformés. II. H y avait dans les cinq cantons plusieurs personnes de considération, qui avaient fait espérer aux réformes de les avertir^ quand ils verraient que leurs gens se disposeraient tout de bon a la guerre. Mais ils ne purent pas tenir parole^ parce que les passages étaient fermés par les dnq cantons et gardés fort exactement; de sorte que leur armée entra dans les terres de Zurich, avant que les Zuribois eussent pu* se mettre suffisamment en état de défense. Ainsi Ton vit bientôt à quoi les affaire^ aboutiraient. Déjà dès le 9 octobre , Tabbc de Gappel écrivit à P. Simler : « Le temps est venu que la verge de Dieu va se montrer. Ceux de la vallée de l'Adige et les Italiens arrivent aujourd'hui et demain. » III. Gommé on avait souvent reproché aux Zuricoiâ , dahs les troubles survenus deux ans auparavant , qu'ils étaient trop vifs et qu'ils couraient aux armeâ sans nécessite , ils voulurent faire voir dans cette occasion > qu'ils n'avaient nul penchant à faire la guerre. IV. Ils ne pouvaient pas croire , que leurs ennemis eussent sérieusement dessein d'en venir à une guerre. Us se flattaient que l'orage pourrait se dissiper (comme il était arrivé Tan 1 529) par une négociation amiable. Si bien que > malgré les avis qu'ils reçurent le 9 octobre > que douze cents hommes de troupes ennemies avaient pris le chemin de Hitzkiich , et le 10 1 que quinze cents d'entr'eux avaient pris la route de Zug et de Baar pour y attendre ceux d'Uri , qui ne s'étaient déterminés qu'avec peine a prendre lea armes, contre Zurich ^ et qu'tfinsi ils étaient aux portes de Cap-
408 AAVA618 DB L*BKKBHI.
pel el près de Icars f ronliëres , k grand peine poa vaienlr ilA le croire. Ce qoi fit que jusqu'au 10 d'octobr^^ ils ne mirent pas un seul homme en campagne ; et même cette démarche ne se fit pas sans de grandes oppositions de la part de quelques-uns. Enfin ^ pourtant le parti des défians l'emporta , et le camp volant , qui fut envoyé sous le commandement de G. Gœldlin ou Gœldli, comme on Ta déjà dit^ ne parlit ce jour^là que vers les dix heures du matin. Rodolphe Lavatcr, qui futëlu pour capitainegénéral de l'armée j souhaita qu'on sonnât le tocsin dans le canton / mais son sentiment no fut suivi que le soir ; encore y eut-il un coquin y qui , lorsqu'oa eut commencé de sonner , l'empêcha de tout son pouvoir. Ce ne fut que le 1 1 du mois , le propre jour de la bataille^ que le grand conseil s'étapt assemblé à six heures du matin , la pluralité l'emporta, qu'on enverrait une armée avec la bannière de la ville. ^
Pendant ce temps-là l'ennemi avait tout ravage et désolé dans les Frey-i£mpier ; et à la réserve de l'embrar sèment ils y avaient fait tous les désordres' qu'on fait ordinairement dans la guerre. En particulier y les maisons des ministres furent l'objet de leur fureur : ils les pillè* rent et n'y laissèrent rien d'entier. Comme donc ce camp volant des troupes ennemies prenait le chemin de Bremgarten , où les gens du pays s'étaient sauvés^avec leurs effets^ oa délachaMe 11 d'octobre^ deux enseignes de Zurich de quatorze à quinze cents hommes^ qui se jetèrent dans Bremgarten, à deux heures après-midi, pour conserver la communication libre entre Zurich et Berne. '
* HoUing. ÎJ77. 578.
* Id. K79.
CAMVBMBIIT A CAPPBL. A05
X. Nonobstant ce concours de circonstances toutes désavantageuses aux Zusîcois , leurs affaires ne seraient point mal allées s'ils n'eussent pas été trahis. Ce fut un traître de Zurich, qui, vendant sa patrie pour de Tar* ^ent^ alla rappopter aux cinq cantons'l'&rrivëo'du camp volant de Gœldli à Cappel , et leur apprit le petit nombre de ces troupes ; mais que le soir elles devaient être jointes pas le gros de l'armée. Ce fut ce qui les détermina (ceux d'Uri étant arrivés le soir auparavant avec ceux de l'Eschethal), d'aller incessamment attaquer ces troupes avant qu'elles fussent renforcées par le secours (Qu'elles attendaient. Au reste le traître fut saisi deux jours après par les Zuricois et puni comme il le méritait. * - •
Zurich ayant appris le dessein des catholiques, envoya de nouveau défendre au capitaine Gœldli d'attaqiier l'en* nemi'jusqu'à ce qu'il eut été renforce, et exhorta ses al* liés des villes à prendre la route de Baar. Cependant ceux de Cappel ayant eu avis de Bremgarten , qu'on devait les aller attaquer à Cappel le 1 1 au matin , ils se ran* gèrent en bataille , premièrement dans la plaine près de ce lifu^ et ensuite sur la hauteur de Scheuren^ ou ils demeurèrent jusqu'à neuf heures , postés très-avanta*geusOment. ' Car du côté de Zurich > 4e chemin était coupé par un fpssé sur lequel on avait mis un pont. A rOriept et k une petite distance de la , est le mont Albis; et d'autre côté au SepteQtrion et à l'Occident, il y avait un fossé profond, nommé Muhli-Grab^ tout autour de cette place. Du côté d'Eberschvryl et de la moningnede Zoug, il y a un petit bois de hêtres , long mais étroit.
■ îd. 880.
* HotUn^. ibid. WurslU. «.<:. 600.
hOk a oCTOiaB 4531. zwniGLi
Yis-a*vis de ce monticule , il y en a un autre d'égale hauteur ; nommé Ifelsberg. Le couvent de Cappel est entre deux^ au milieu de belles prairies. Après avoir attendu là l'ennemi jusqu'à neuf heures du matin ^ ils quittèrent ce poste*avantageux et redescendirent au monastère de Cappel pour manger.
Pendant ce temps-là , comme on avait sonné le tocsin dans le pays^ leur nombre s'accrut jusqu'à mille hommes. De sorte que quelqdes-^uns étaient d'avis d'aller chercher l'ennemi dans les Frey-^mpter ; mais les chefs ne voulurent pas , ayant ordre de ne rien entreprendre sans le concours des Bernois.
On dit que le même jour, qui était un mercredi^ 11 du mois d'octobre 9 l'abbé de Pfeffer6*brûla ses images.
Le camp volant de Cappel .attendait à tout moment * l'arrivée du gros de l'armée , qu'on lui avait fait espérer. Mais il eh lira peu de secours. Car dans le temps que ces troupes étaient assemblées à Zurich dans la cour du grand temple j et qu'elles étaient prêtes à jurer les ordonnances, suivfint l'usage de la nation > il y vint courrier après courrier pour annoncer le danger où étaient ceux de Cappel. Cela fit que tout ce monde courut en désordre hors de la ville, sans prêter le serment et sans savoir ce que chacun avait à faire. La bannière ne sortit de la ville qu'à onze heures. Au lieu de.quàtre mille hommes > qui devaient marcher sous ce drapeau , il ne s'en trouva que sept cents avec qui Zwingli sq mit en chemin à cheval et armé. On lui en fait un crime chez les catholiques et en bien d'autres lieux ^ mais très-injustement. J'en par* lerai ci-après. Je dirai seulement ici , que deux ans auparavant, il y était allé volontairement; mais que pour cette fois> il y alla par ordre du itiagistrat. Outre que c'a été de tout temps l'usage, que le général de la nation eût
accompaghb u corps d^armâs. 40S
loujourd un ministre de la religion auprès de la bannière du souverain; les magistrats souhaitèrent alors ^ qu'il fût dans Tarmée pour assister de ses conseils les chefs , aussi-bien que pour diriger et encourager les soldats ^ dont il^ était fort considéré. D'ailleurs ils espéraient aussi que Zwingli y par son crédit et par son éloquence^ pourrait être un excellent fnoyen pour avancer la paix , à laquelle on n'avait pas encore entièreraeat renoncé. Il est bien vrai que comme ^ contre toute attente ^ on ne voyait plus de lieu de se flatter d'une telle espérance^ Zwingli aurait bien voulu différer ce voyage; mais il eut de pressantes raisons pour se rendre à la volonté des magistrats, n ne refusa donc point de marcher, dfin qu'on no l'accusât pas de lâcheté^ lui qui avait encouragé les autres. Mais il se mit en chemin , tout qpmme si on l'eût conduit à la mort. En» chemin, il parlait a ses intimes amis, d'une manière qui*faisaît bien juger qu'il se regardait comme un homme mort ; et ceux qui prirent garde à ses gestes, pendant toute la marche, remarquèrent qu'il no cessait de prier Dieu avec ardeur, et lui recommander son ame et l'Eglise. *
Les catholiques partirent de Zoug le matin, et se mirent en marche au nombre de huit mille hommes. Ils s'arrêtèrent un moment dans la campagne de Zoug, et se mettante genoux, ils récitèrent dévotement cinq Farter et cinq Ave,- avec le Credo; après quoi les capitaines haranguèrent leurs soldats et les exhortèrent à bien faire, en leur représentant : « que l'ennemi étant encore faible, il fallait profiter de l'occasion pour exécuter leurs dessins, au lieu qu'ils y trouveraient une impossibilité entière dès qu*il aurait reçu le renfort qu'il atten-
^ HoUing. 581.
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dait; qoe si leur coup d'essai lear réussissait , ils conserveraient cette supériorité^ pendant tout le cours de cette guerre. » ^ Us avaient raison ; car la partie n'était pas égale ^ ni du côté du nombre^ ni du côté de la disposition à combattre. Et il fut aisé de prévoir l'issue de cette journée. \
Les Zuricois du camp volant de Cappel , qui ne (aisaient pas plus de douze cents hommes , s'étant aperçus de l'approche des catholiques^ quittèrent une seconde fois le couvent et allèrent reprendre leur posie de Scheuren. Ils y firent la prière ^ et attendirent leurs en* Domisi qui leur envoyèrent, par un trompette , un cartel de déclaratidn de guerre > daté du marne jour ^ 11 d'octobre, et scellé du sceau deZoug. On tint conseil deguer|^. Les sentimens se trouvèrent partagés; et les Zuricois étaient occupé^ à disputer enir'euz sur le parti qu'il y avait à prendre^ dans le temps qu'on vint leur dire que Tarmée ennemie approchait j et dans l'instant on la vit sur le monticule d'Ifelsberg , prenant la route du petit bois ; ainsi il n'y avait plus k balancer. Il fallut combattre. Comme les Zuricois étaient postés avan* tageusement , les catholiques 'ne purent de long-temps remporter aucun, avantaige sur eux. Les deux années se canonnèrent depuis midi jusqu'à trois heures, et firent un si grand feu de part et d'autre , qu'on en entendit le bruit sans peine à Zurich. Selon les historiées suricois, ^ leurs canonniers s'acquittèrent courageusement et habilement de leur devoir ; de sorte que les ennemis furent ébranlés , et si ^ dans ce moment , il s'était présenté des médiateurs / pour faire la paix entre les
* Id. ibiJ. Wurs(is.60i.
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deuK armées j les catholiques n'auraient pas refusé d'entrer ea négociation. Mais^ selon un historien bernois , ^ ces canonniers n'entendaient pas leur métier et avaient dressé leurs batteries trop haut^ si bien que tous leurs coups portaient à faux et ne blessèrent qu'une ou deusc personnes. Si nous jugeons du passé par le présent, on pourra ajouter plus de foi au dernier ; car dans la dernière guerre de Suisse de Tan 1712 > les ofiiciers bernois et ceux du Pays-de-Vaud ont remarqué que les ca-' nonniers de Zurich faisaient la même faute (dontStetl- 1er a accusé leurs pères), et en tr 'autres dans les deux sièges de Wyl et de Bade. Quoiqu'il en soit, Rodolphe Weingartner, Zaricois de naissance^ mais qui, par haine pour la réformation , avait abjuré sa patrie et était curé a Zoug^ connaissant parfaitement toutes les avenues de Cappei, où il avait été moine, et même élevé dans le monastère, servit de guide aux catholiquéb ei les conduisit par dea roules détournées pour le malheur des Zuricois, quoique même dans cette marche, sui*vant leur rapport, leur canon fit assez de mal à leurs ennemis ; ce qui fit dire depuis à quelques personnes des cinq Cantons, que si les Zuricois étaient venus tom*bersur eux, ils auraient remporté la victoire; è la vérité quelques Zuricois voulaient les attaquer , mais les officiers qui avaient des ordres opposés ne le leur permirent pas.'
Cepeûdant la grande armée de Zurich arriva , mais dans ua si grand désordre , si fort fatiguée , qu'elle ne put rendre aucun service et ne vint que pour avoir pari àladéAûte. •
* SleUl. II. &8a.
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