LIVRE XXV
d'Amiens, il n'avait pas assez d'argent pour fournir sa table et s'acheter un pourpoint ; encore quelques années d'un pareil régime, et le royaume tombant en lambeaux, serait devenu la proie de quelques grands seigneurs qui auraient fondé leur grandeur personnelle sur ses débris. Il fallait que la France récelàt dans son sein des forces inusables pour n'avoir pas péri dans ces temps calamiteux oii tous les droits étaient contestés, méconnus , foulés aux pieds, et pendant lesquels, chacun faisait, non ce qui est bon, mais ce qui lui semblait bon, travaillait à l'abaissement de la patrie et à l'agrandissement de la maison d'Autriche. Jamais l'Espagne ne fut plus près de réaliser le vœu de Charles-Quint, la monarchie universelle, que pendant les trente-cinq années de nos guerres civiles.
Mais à peine l'édit de Nantes fut -il signé et vérifié que la France changea de face avec la rapidité d'un changement de décoration à vue ; Les champs furent ensemencés, les maisons réparées, le commerce, cette seconde mamelle des peuples, reprit vie et force, les transactions firent reparaître l'argent qui avait disparu de la circulation, le clergé fut mieux payé, le roi put enfin tenir sa maison comme il convieiil au chef d'un grand royaume; l'étranger enfin qui nous raillait et qui ne cachait pas son mépris pour un peuple qui ne savait pas se gouverner, fut saisi d'admiration et d'eiîroi. La France, reléguée au rang d'un royaume de second ordre, reprit sa place, et quand ou vit à sa tête un roi élevé à la rude et salutaire école de l'adversité, jeune encore, plein d'ardeur et de vie, guerrier, administrateur, politique, on rechercha son alliance. En présence de tels résultats, plusieurs de ceux qui ne voulaient pas de l'édit furent contraints de reconnaître que le roi avait marché dans les voies d'une politique aussi habile que réparatrice; les zélés ligueurs seuls ne le lui pardonnèrent pas; l'édit, à leurs yeux, n'était qu'un sacrilège.
Quand on examine au flambeau de l'Évangile la question de tolérance , en matière religieuse , elle est des plus simples; l'amour des hommes nous est prescrit comme l'un de nos premiers devoirs envers le prochain ; or, si notre prochain a le malheur, à nos yeux, de ne pas croire comme nous, la force brutale sera-t-elle le sûr moyen de
l'y contraindre? Non; car lorsque cet homme se verra honni, raillé, haï, jeté en prison, frappé clans ses affections les plus chères, conduit au supplice, pourra-t-il voir dans son persécuteur un disciple de celui qui ne sut que bénir, aimer et mourir; il éprouvera une répulsion profonde pour son convertisseur, et, en présence de la mort, il dira : Je ne serai jamais de la religion de mon bourreau.
L'édit de Nantes était un acte de justice à l'égard des réformés ; ils avaient secouru la royauté , lorsque la Sorbonne prononça la déchéance de Henri III; ils avaient prêté leur appui au roi légitime, quand il était sans argent, sans troupes, sans prestige. Sans l'attentat de Jacques ClémCfit, ils l'eussent remis sur le pavoi , lui l'auteur de la Saint- Bartliéiemy, lui l'auteur du traité de Némours, lui qui disait aux Etats deBlois, quelques jours avant de faire assassiner Guise, «je voudrais voir en portrait dans ma chambre le dernier huguenot de mon royaume » ; ce furent eux qui, après sa mort combattirent à Arques, à Ivry et empêchèrent la France de devenir une province espagnole. Déjà ils avaient combattu au Havre et avaient aidé Charles IX à en chasser les Anglais; à part quelques taches dans leur histoire, ils furent les vrais patriotes du royaume; plus tard, aux jours de la Fronde, ils furent les sujets les plus dévoués d'un roi mineur, et leur attachement à leur prince leur fit alors donner le sobriquet de royaux qui leur est reste dans le midi de la France. L'édit fut donc, commenous l'avons déjà dit, un acte de justice; s'il ne répara pas tous les maux du passé, il fit au moins lever sur les réformés l'espérance d'un meilleur avenir.
On s'est demandé si l'édit de Nantes est un acte émané de la seule volonté du roi, ou bien un traité intervenu entre le souverain et ses sujets dissidents; la question est controversée, et quoique aujourd'hui elle paraisse oiseuse, elle a cependant son intérêt; les uUramontains appellent toujours l'édit un acte émané de la volonté royale accordant aux protestants ce qu'elle eût dû leur refuser, puisqu'aux hérétiques on ne doit que ce qui est dû aux