LIVRE XXV
de roi me tombe de la tête, et la mort me l'ôte pour vous la donner. Un jonr viendra où cette couronne tombera de votre tête comme de la mienne. Vous êtes jeune comme je l'ai été. Mes jours étaient comptés, et les voilà qui finissent; Dieu sait le compte des vôtres, qui finiront à leur tour. Je vous recommande la guerre avec les infidèles et la paix avec la France. » Après ces paroles il entra dans la sombre vallée de l'ombre de la mort; ses forces s'affaiblirent et il expira en portant ses regards vers le ciel où l'attendait son juge". Il avait soixante-douze ans quand il descendit dans la tombe, laissant une mémoire maudite.
Ce prince a eu des apologistes qui l'ont exalté; mais leurs efforts n'ont pu le réhabiliter aux yeux de la postérité, qui a confirmé le nom de « démon du Midi » qui de son vivant lui fut donné. Il ne fut pas cependant un roi ordinaire, et l'historien qui voudrait trop le rabaisser ne donnerait de lui qu'un portrait incomplet. Il fut patient, laborieux et sut, chose rare, s'entourer d'hommes éminents : Doria, Sanla Cruz, don Juan, le duc d'Albe, Farnèseet plusieurs autres commandèrent ses flottes et ses armées. 11 eut pour ministres Antonio Ferez, Granvelle; pour ambassadeurs Mendoce, Feria, Taxis. La prospérité ne l'enfla pas, l'adversité ne l'abattit pas. Courbé sous le poids des années et des souffrances corporelles , il marcha toujours vers son but avec une constance qui ne se démentit jamais. Sur son lit de mort il ne fut pas sans grandeur, et la première fois qu'il baissa la tête , ce fut devant celui qui le ployait comme un roseau et lui faisait sentir que les rois les plus puissants ne sont que comme la feuille que le vent lait tourbillonner devant lui.
Parmi les rois d'Espagne, le fils de Charles-Quint a une grande place dans l'histoire, mais il l'occupe pour son châtiment; car à part quelques apologistes sans pudeur, tous les écrivains de quelque poids le mettent au rang des plus mauvais et des plus méchants rois que les peuples aient jamais eu. Il fut fourbe, cruel, implacable, débauché sous des dehors de di'ivotion; pour lui tous les moyens d'atteindre un but furent bons. Disciple du Vieux de la
1. Sully, Économies royales, année 1598. — V. Palma-Cayet, année 1598. — Brève compendio y elogio de la vida de el rcy Phelipe scgundo de Espana , P. Antonio Ferez.
montagne, il députa ses assassins vers Elisabeth et vers Escovedo, le secrétaire de don Juan; père sans entrailles, il fit m:'ltre à mort son fils doïi Carlos. Pendant les trop longs jours de son règne, il fut le mauvais génie de la France-, il se crut grand et ne fut qu'opiniâtre. Admirablement secondé par des hommes éminents, il neutralisa presque toujours leurs services par la manie qu'il eut de vouloir tout ordonner, tout diriger du fond de son triste Escurial. Il travailla immensément et ne fit rien; là où il aurait fallu une tête intelligente il n'y eut qu'un infatigable chef de bureau. A sa place un homme de génie, pénétré des besoins de son siècle, eût continué l'œuvre de Charles- Quint: il la ruina. Avec la plus belle armée du monde, commandée par d'habiles généraux, il n'aboutit qu'ù des défaites; avec les trésors du nouveau monde il n'arriva qu'à la banqueroute; avec les finesses de sa diplomatie il ne recueillit que des échecs; avec ses rêves de monarchie universelle il assista au démembrement de ses vastes états; tout dépérit entre ses mains; la Hollande secoua son joug de fer, et de l'excès de ses douleurs naquit sa glorieuse indépendance. La France ne voulut ni de sa fille pour reine, ni de son tribunal du Saint-Office pour sauvegarder sa foi. La réforme qu'il avait voulu étouffer y était foujours debout avec son édit de Nantes, conquis au prix de quarante ans de luîtes. L'Angleterre enfin qu'il avait menacée avec son invincible Armada prenait le sceptre des mers, lui interceptait la route des Indes et l'insultait devant Cadix. La seule consolation qu'il eut en mourant ce fut de léguer à son fils la paix de Vervins. 11 avait appris trop tard que les guerres injustes sont la ruine des nations et que l'orgueil marche devant l'écrasement.
Sa mort fut un soulagement pour la chrétienté. Les ligueurs seuls le pleurèrent. Les protestants dirent que Dieu l'avait frappé comme Hérode, et avait prolongé ses jours pour lui iniliger le supplice de l'édit de Nantes. Les partis sont naturellement crédules et se complaisent à voir dans les événements qui leur sont favorables une favew de la Providence ; et cependant, quand le célèbre édit fut rendu, le roi catholique élait désillusionné. L'âge, les infirmités, les revers l'avaient dompté; il sentait que c'en élait fait de ses espérances, dont il ne lui restait que des amertumes et