LITRE XXV
Le lendemain il y eut une seconde séance dans la chapelle de Sainte -Geneviève. La possédée renouvela les scènes de la veille, en présence des docteurs Ellain et Duret. Ce dernier lui enfonça une épingle entre le pouce et l'index de la main droite. Marthe ne manifesta pas le moindre signe de douleur.
Cette expérience frappa les médecins qui convoquèrent leurs collègues pour une nouvelle séance.
Le lendemain, 1" avril 1599, une foule nombreuse était réunie dans l'église Sainte -Geneviève, dans une attente pleine d anxiété. Le père Séraphin commença la cérémonie de l'exorcisme en présence des médecins et d'un grand nombre de docteurs en théologie. Pendant l'opération Marthe roulait des yeux hagards, tirait la langue, son corps frémissait et s'agitait sous d'horribles convulsions. Quand le père capucin prononça ces paroles /iomo faclus est, «le Verbe a été fait chair,» la possédée poussa des hurlements, se rou'a par terre, se releva et se mit à courir avec une célérité surprenante.
Dans l'orgueil de son triomphe l'exorciste s'écria tout haut: «S'il y a quelqu'un qui en doute qu'il essaie, au péril de sa vie, d'arrêter ce démon. »
Les assistants tremblaient de teiTenr, quand tout à coup Marescot se leva et dit d'une voix retentissante: «je l'essaierai,» et il courut vers la possédée, posa la main sur sa tête et saisit son bras qu'il retint comme dans un étau de fer.
Marthe, se sentant impuissante, cessa de crier et dit tranquillement: «l'esprit s'est retiré.»
«C'est donc moi, dit ironiquement Marescot, qui ai chassé le démon.» Après cela le docteur fit semblant de se retirer. Marthe, qui le crut parti, recommença la scène qui venait de se terminer d'une manière si compromettante pour le père Séraphin ; mais Marescot reparut tout à coup au milieu de l'assemblée, et comme la première fois la jeta à terre et la réduisit à l'impuissance de se mouvoir.
«Levez-vous,» lui crie le père Séraphin avec une voix pleine d'autorité.
dCe démon, lui répondit Marescot en raillant, n'a pas de pieds pour se tenir debout. »
i H niSTOIHE DE LA RÈPORMATION FRANÇAISE.
clairvoyants, ne convainquit qu'à demi l'assemblée qui se sépara au milieu d'une vive agitation. Quatre médecins déclarèrent que Marthe n'était qu'une fourbe. Haultin fut à demi convaincu et demanda trois mois de réflexion et d'expériences. Duret, celui de tous qui était le plus populaire auprès des masses, déclara que Marthe était possédée du démon. Sa déposition infirma celle de ses collègues, et Paris ne douta plus de la possession de Marthe, surtout quand il sut qu'un procès-verbal, dressé devant l'évêque, constatait le fait.
Marescot ne laissa pas sans réponse le procès -verbal que le père Séraphin faisait circuler. Il prouva une fois de plus que Marthe n'était qu'une aventurière'; mais le peuple ajouta plus de foi au procès-verbal qu'à sa réfutation. Son amour du merveilleux l'agita extrêmement et la cour se crut à la veille d'un soulèvement général. Le roi, qui était alors à Fontainebleau, jugea l'affaire grave et y vit de la part du parti ligueur un prétexte pour fomenter des troubles, le rendre odieux à son peuple et l'empêcher de rendre stable l'édit qu'il venait de donner aux protestants; il ordonna au parlement de s'occuper de cette affaire.
Le peuple fut mécontent de la décision qui mettait Marthe entre les mains du parlement et sous le contrôle de médecins les plus distingués de Paris; les prédicateurs montrèrent une audace extraordinaire et renouvelèrent par leurs discours incendiaires quelques-uns des excès de la ligue. Le peuple murmurait et criait hautement qu'on n'avait déféré Marthe au parlement que pour plaire aux réformés, parce qu'ils craignaient de se voir confondus par ce moyen que Dieu fournissait à son église pour manifester sa gloire et confondre par un miracle éclatant ses ennemis.
On fut obligé de sévir contre ceux des prédicateurs qui enflammaient le plus le peuple. Le parlement enfin, après avoir examiné l'alfaire, rendit le 24 mars 1599 un arrêt par lequel Marthe et son père furent renvoyés à Piomorantin avec injonction formelle à ce dernier de ne pas laisser sortir sa fille de son village sans la permission de Paul Gallois, châtelain du lieu. Le père et la fille quittèrent Paris et