‹ Histoire de la réformation française (volume 2)Chapitre 120 sur 235 · Biographie universelle · texte numérisé non relu

Biographie universelle

Art. Du Perron.

in'RK XXV.

«Toujours flottant entre la passion et l'esprit, Du Perron avait une physionomie douteuse, cynique, impérieuse, fausse, impudente avec distinction. Il visait à l'effet et se jouait de ses auditoires. Son attitude était théâtrale; son geste, tantôt emphatique, tantôt burlesque. Son éloquence, bien plus profane que religieuse, n'était qu'une rhétorique. De l'érudition, du pédantisme, une imperturbable assurance, de l'ironie assaisonnée d'outrages, des saillies par moments, jamais un cri d'âme, des cupidités peraonnelles, une ambition aveugle, jamais l'amour de la vérité, jamais l'enthousiasme des idées divines qui remuent les masses, parce qu'elles sont générales, désintéressées et qu'elles élèvent l'humanité au-dessus d'ellemême; des combinaisons d'intelligence et d'imagination, jamais d'inspirations sincères; des calculs, -jamais des convictions : tel est Du Perron.

«Un mot le peint tout entier, après avoir prouvé brillamment l'existence de Dieu , comme un grand prince le complimentait de sa verve de parole: «Voulez -vous, lui dit Du Perron, que je vous prouve le contraire avec une waisemblance égale?»

«Voilà le sophiste pris sur le fait. Ce qui lui a toujours manqué, c'est la chose la plus rare, la plus sainte, la seule nécessaire, car elle donne tout le reste pour surcroît. Cette chose c'est une foi. Sous les apparences de l'orthodoxie il cache un ardent égoïsme. En sondant ce présomptueux docteur, on est surpris du peu qui recouvre ses jactances. lia tous les artifices du comédien, toute la désinvolture du courtisan, toute les ressources du prédicateur, toutes les souplesses de l'avocat; mais' a-t-il un cœur? Non. Il y a un rôle dans ce fier prélat, cent rôles; il n'y a pas un homme.»'

Ce portrait est un peu forcé, .mais il nous donne la vraie physionomie de l'évèque d'Évreux.

Tel était l'homme qui allait entrer en lutte avec celui que les catholiques appelaient «le pape des protestants.»

1. Dargaud, Histoire de la liberté religieuse eu France et de ■ea fondateurs, t. IV, liv. LV, p. 338-339.

180 HISTOIRE DE LA nËFORMATION FRANÇAISE.

Mornay, ne voulant pas demeurer sous le coup des accusations de Du Perron, avait demandé au roi la tenue d'une conférence publique. Le nonce du pape et quelques prélats qui avaient souvenir des séances du colloque de Poissy s'y opposèrent dans la crainte que le roi ne sentît se réveiller en lui ses velléités de protestantisme; ils savaient de plus qu'en érudition personne ne surpassait Mornay, et malgré les bravades de Du Perron, ils rendaient justice à son adversaire, dont l'honorabilité avait résisté à toutes les calomnies des prédicateurs. Le roi finit par triompher de leurs craintes et les assura que la conférence ne porterait pas sur le fond de la doctrine, mais sur la vérité des passages indiqués par l'auteur; il promit en outre «qu'on prendrait les plus grandes précautions pour que la religion romaine ne perdit rien à cette conférence.»

Les amis de Mornay de leur côté redoutaient une rencontre; ils ne doutaient ni de sa droiture, ni de sa sincérité, mais ils craignaient, et non sans raison, que ses adversaires ne conclussent de quelques passages mal cités ou mal choisis au rejet de tout le livre, comme un tissu de calomnies contre l'Église romaine; ils le dissuadèrent donc d'engager la lutte; mais lui, attaqué dans son honneur, ne pouvait supporter d'être l'accusé de faux. Avant la conférence il eut dit : «Que Dieu dessèche ma main, si elle a écrit sciemment une phrase, une ligne, un mot qui soit faux;» il ne voulut rien écouter. 11 manqua de prudence , mais il fit preuve de loyauté ; il faut nous incliner devant sa loyauté ; le controversiste y perdit , l'honnête homme y gagna.

Toutes les difficultés étant levées, il fut décidé que la conférence se tiendrait à Fontainebleau. Ce lieu fut choisi dans le double but d'empêciier la populace de se mêler à cette discussion, et Duplessis- Mornay d'avoir recours aux bibliothèques de Paris et aux hommes érudits que cette ville renfermait. L'opinion publique, cependant se préoccupait vivement de la conférence; le roi qui la voulait, le nom et la réputation des deux adversaires, la matière sur laquelle la controverse devait porter, les conséquences favorables pour le parti qui remporterait la victoire, funeste pour celui qui subirait la défaite, tout cela agitait les esprits. A voir l'animation qui

UVUE XXV.

régnait dans la capitale, on aurait pu se croire à la veille d'un nouveau colloque de Poissy. «Cette dispute, dit l'Estoile, fait l'entretien de tout Paris; les uns, qui ont admiré l'éloquence et la pureté du style du livre de Duplessis, souhaitent que les témoignages des Pères qu'il cite soient fidèles; d'autres assurent qu'un homme de ce caractère est exempt d'imposer, voire de suspicion; quelques-uns, qu'il n'est pas surprenant que dans un si grand nombre de passages cités dans le livre de V Institution de l'eucharistie on en trouve peut-être quelques-uns mal cités ou allégués. Cependant on n'en doit pas conclure que ce livre soit mauvais. Plusieurs qui savent que les occupations du sieur Duplessis ne lui permettent point d'avoir examiné par lui-même tous les passages cités dans son livre, croient véritablement qu'il y en a un grand nombre de défectueux, et qu'il a tort d'avoir fait le défi auparavant de les avoir revus lui-même, et, en ce cas, blâment les ministres et autres qui lui ont fourni ces passages; que la mauvaise foi doit tomber sur eux et non sur lui. »

Le 2 avril, le roi accorda la conférence. Le 10 du même mois, les commissaires furent nommés. Du côté dos catholiques, c'étaient le chancelier Bellièvre, de Thou et Pithou : le premier connu par son dévouement au pape, les deux autres par leur timidité; on leur en adjoignit un quatrième, le médecin Jean Martin, catholique zélé jusqu'à la passion. Du côté des protestants, c'étaient Casaubon, homme docte, mais un peu craintif, et Dufresne-Canaye, qui pensait déjà à abjurer. La partie commençait à n'être plus égale; la balance penchait en faveur de Du Perron par le choix des arbitres. Mornay aurait dû insister pour que l'équilibre fût rétabli; mais, fort d'une conscience qui lui rendait un bon témoignage, il alla en avant. Le propre des hommes droits est d'élever les autres à leur niveau. La charité ne soupçonne pas le mal. Le 14 avril Duplessis demanda à son adversaire ses moyens de faux, afin d'avoir le temps d'y répondre. Du Perron répondit que s'il fallait entrer dans la discussion de tous les passages , c'était le sûr moyen de fatiguer le roi; ttla seule chose que je

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