LIVRE XXVI
Au point où nous sommes arrivés de l'histoire de Genève, nous comprenons, en les sentant, toutes les difficultés de notre tâche. Genève est le centre de la Réformation française; c'est de ses murs que part chaque jour le mot d'ordre; c'est là qu'elle se montre dans sa plus vraie expression; tout y bouillonne, tout y a force et vie.
Ce qui frappe à Genève, c'est le cachet que Calvin a imprimé à son œuvre. L'impulsion est si bien donnée qu'après lui tout marche comme avec lui; seulement dans les cas graves, magistrats, professeurs et pasteurs sentent le vide que la mort a fait en le leur prenant. Ils sont obligés de décider eux-mêmes, ne pouvant plus dire : «Allons consulter M. Calvin. »
Sous la direction puissante du réformateur, une renaissance morale s'était opérée dans Genève. La ville épisco-
[)ale de Pierre de la Beaume était devenue une cité modèle, laïe des impies et des débauchés. Les germes de corruption n'étaient pas anéantis; mais au moins depuis la défaite des libertins, le vice n'osait plus lever insolemment la tête, il se cachait; et sous le règne des lois que nous appellerions aujourd'hui tyranniques, la ville se développait moralement, intellectuellement et matériellement, d'une manière remarquable; sa fraternelle hospitalité pour les proscrits de France et d'Italie lui avait procuré des citoyens nouveaux, qui devinrent pour elle un moyen puissant de régénération.
Entre tous, les pasteurs se distinguaient par une conduite honorable qui les rendait les modèles du troupeau. La plupart d'entre eux avaient souffert pour la cause de leur Sauveur; l'habitude qu'ils avaient de se censurer mutuellement, les rendait attentifs aux devoirs de leurs charges. L'œil qui veillait sur eux n'avait rien d'inquisitorial, et contribuait puissamment à entourer de vénération et de respect la compagnie qui ne souffrait pas que ses membres déshonorassent leur robe de pasteur. Quand il le fallait , elle frappait; elle retranchait même celui de ses membres qui , infidèle à son mandat, se rendait indigne du minis-
tère évangélique. Ses rigueurs , conformes à la lettre et à l'esprit de l'Évangile, contribuaient au développement de la vie religieuse.
L'un des traits caractéristiques de la Réformation à Genève , c'était la célébration dii culte qui offrait un contraste frappant avec celui de l'Église romaine : autant l'un était pompeux, autant l'autre était simple; les temples étaient nus, les ministres ofliciants ne se distinguaient des simples fidèles que par leur robe noire; la chaire avait remplacé l'autel; le prêche, la messe; la seule chose qui frappait les yeux, c'était la table sainte sur laquelle étaient exposés le pain et le vin, emblèmes du corps rompu et du sang versé de Jésus-Christ.'
On s'est souvent demandé si les réformateurs, en organisant le culte, ne le détruisirent pas. Cette question ne manque pas d'intérêt en face des reproches de l'Église latine, qui accuse la Réforme de manquer de culte et de faire de ses églises de simples auditoires où l'on s'instruit, mais où l'on n'adore pas.
Les reproches de Rome ne sont pas sans valeur, mais ils perdent de leur importance quand on étudie le temps où les réformateurs accomplirent leur œuvre. La chrétienté était alors en plein paganisme; le dogme avait presque disparu sous la pompe des cérémonies; tout était sacrilié aux sens au détriment de l'âme; l'enseignement était nul. De plus, la plupart des cérémonies étaient une copie, plus ou moins perfectionnée, du culte des prêtres de Cybèle et do Jupiter. (Du Choul a prouvé jusqu'aux derniers degrés de l'évidence, qu'à part sa terminologie, le culte de Rome païenne revit dans celui de la Rome papale.) Il n'est donc pas élouna;!t que les réformateurs aient porté résolument la hache sur tout ce qui, dans le catholicisme, rappelait l'idolâtrie romaine. Ils ne voulurent donc ni du vêtement des prêtres, ni de leur tonsure, ni de leurs j)rocessions, ni de leurs fêtes, ni de leurs images taillées; lis rejetèrent leurs litanies qui leur rappelaient les vaines
1. Casaubon, Éphémcrides, de 147 à 181. — Gabcrel, Histoire de Genève, 2« édit., t. II, p. 19-20.