‹ Histoire de la réformation française (volume 2)Chapitre 137 sur 235 · LIVRE XXtI · texte numérisé non relu

LIVRE XXtI

redites des païens. Quant à l'autel de leur messe, ils le démolirent : il était à leurs yeux l'abomination de ha désolation. Quand ils eurent fait table rase et arraché jusqu'à la dernière pierre de l'édifice , ils bâtirent sur ses fondements et remplacèrent le culte du moyen âge par celui de l'Eglise primitive, dont ils essayèrent de se rapprocher autant que les circonstances pouvaient le leur permettre. En le faisant , ils eurent toujours devant les yeux ces paroles des livres saints: «Dieu est esprit et vérité, il faut que ceux qui l'adorent, l'adorent en esprit et en vérité.'» Les réformés eurent donc un culte en esprit et en vérité ; mais eurent-ils le véritable , celui qui répond à toutes les inspirations de l'âme? Nous ne le croyons pas. Tel qu'il est, leur culte l'emporte beaucoup sur celui des catholiques, mais il est loin cependant de ce qu'il devrait être. La chaire , qui , dans le temple réformé , a remplacé l'autel sur lequel l'Eglise latine célèbre sa messe , est tout à la fois une grande force et une grande faiblesse : une grande force, quand le ministre oiïiciant a le don d'instruire, de toucher, et le don si précieux de se faire écouler; une grande faiblesse , quand il est froid , long , diffus , fatigant. La partie essentielle du culte étant clîez ies réformés la prédication, on conçoit facilement qu'il dépend de l'homme et non d'un ensemble de choses, dont chaque partie doit concourir à l'édification des fidèles. Les prières et les chants sont rélégués dans l'arrière-plan, et cependant c'est par eux que le public pourrait prendre part au service et y dire son Amen.

Aux premiers jours de la Réformation , le sermon fut le bélier avec lequel on battit Rome en brèche ; avec lui , on sapa les erreurs; avec lui, on fonda la vérité; ses services étaient incontestables : mais ce n'était pas une raisoa pour lui donner la place qu'il occupe encore aujourd'hui; là fut l'erreur: le protestantisme en porte la peine, car il a bien un culte, mais il n'a pas le culte. Nous ne blâmons pas, nous constatons des faits; car il ne faut pas demander, même aux hommes les plus forts, ce qu'ils n'ont pu nous donner; il faut surtout ne jamais oublier que les préjugés, les haines , les habitudes ont une puissance devant laquelle

l. Jean, cliap. IfV, v. 24.

s'inclinent à leur insu les plus grands esprits. Les réformateurs eussent pu éviter l'écueil dans lequel ils sont tombés, s'ils n'avaient pas eu pour principe absolu que tout ce qui venait directement de Rome devait être proscrit sans pitié, rejeté sans regret. Si, au lieu de tout condamner en masse, ils eussent fait un intelligent triage, en laissant subsister ce, qui n'avait contre lui, ni le texte, ni l'esprit des saintes Écritures , leur culte eût été moins nu et la lacune que nous déplorons eût été heureusement comblée; il n'en fut pas ainsi , et quelque grands qu'aient été leur dévouement et leur droiture, leur travail, comme toute œuvre d'homme, porte l'empreinte de l'imperfection. Ce qu'ils eussent pu faire avec facilité, devient aujourd'hui, par l'empire des habitudes, une difficulté de premier ordre. — Quoi qu'il en soit, le culte à Genève se célébrait avec une noble simplicité , qui n'était pas sans grandeur. L'homme s'isolant complètement de tout ce qui est matériel et se mettant en communication directe avec Dieu, s'élevait jusqu'à lui par la prière. Sa piété était celle des forts qui ne cherchent pas le créateur sous des symboles grossiers et visibles ; il trouvait toujours dans son culte une nourriture pour son âme, et à moins qu'il ne portât des pas indifférents dans la maison de prières, il n'en sortait jamais sans avoir trouvé un peu de manne pour sa faim, un peu d'eau vive pour sa soif

Les cultes pompeux ne sont, en définitive, qu'une mise en scène: la première fois ils étonnent, saisissent, remuent le cœur, enflamment l'imagination; mais quand la scène se répète continuellement, le prestige s'évanouit: c'est an airain qui résonne , une cymoale qui retentit. La ville de Rome , où le culte est resplendissant , et dont les cérémonies sont célèbres dans le monde entier, n'est-elle pas la cité ou il y a le plus d'indifférents et le plus d'athées? '

Calvin , avec son génie organisateur, avait voulu faire de Genève la Sparte chrétienne. Jusqu'à un certain point il y

I. Le voisinage de Rome, disait Machiavel, a fait de nous des athées et des scélératg. (Comment, sur Tite-Live.)

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