LIVRE XXVI
réussit; et cependant, tout en admirant ce vigoureux génie, nous ne pouvons donner à son œuvre une approbation sans restriction. Il fut trop légal , pas assez évangélique. Héritier de l'esprit intolérant du moyen âge, il crut marcher dans la voie droite, parce que ses intentions étaient dégagées de tout intérêt personnel, et qu'il ne poursuivait sur la terre que la gloire de Dieu. Homme d'obéissance et de soumission, il crut que les autres pouvaient pratiquer ce qu'il pratiquait lui-même; de là, ce joug de fer sous lequel il courba Genève, qu'il conduisit, par la dictature des institutions , à la liberté et à la grandeur. Un historien éminent et dont les paroles font autorité , M. Mignet, après avoir étudié la révolution religieuse de Genève, termine son récit par ces paroles remarquables:
«En moins d'un demi-siècle, Genève changea entièrement de face. Elle passa par trois révolutions consécutives. La première de ces révolutions la délivra du duc de Savoie, qui perdit son autorité déléguée, en voulant l'étendre et la trai.sformer en souveraineté absolue. Elle se fit, à l'aide d'une alliance avec les cantons de Fribourg et de Berne, qui défendirent l'indépendance de Genève, et elle eut pour instrument principal Berthelier, qui paya de sa tête ce patriotique service.
«La seconde introduisit dans Genève le culte réformé et y détruisit la souveraineté de l'évêque. Elle s'opéra par l'entremise de Farel , avec l'assistance du canton de Berne , et au profit du parti démocratique qui , vainqueur du duc de Savoie, tendit à l'ester le seul maître de Genève et à ne plus en partager le gouvernement avec son ancien prince ecclésiastique.
«La troisième constitua l'administration protestante dans Genève et lui subordonna l'administration civile. Elle fut accomplie par Calvin , secondée par les émigrés étrangers et dirigée contre le parti municipal des libertins, comme la seconde l'avait été contre le parti ecclésiastique de l'évêque , et la première, contre le parti étranger du duc de Savoie. Les Savoyards, les épiscopaux, les démocrates succombèrent tour à tour, les uns devant les autres et tous, devant les calvinistes.
«La première de ces révolutions valut à Genève son indépendance extérieure; la seconde, sa régénération morale
ét sa souveraineté politique; la troisième, sa grandeur. Ces trois révolutions ne se suivirent pas seulement, elles s'enchaînèrent. La Suisse marchait à la liberté ; l'esprit humain , à l'émancipation. La liberté de la Suisse fit l'indépendance de Genève, et l'émancipation de l'esprit humain fit sa réformalion. Ces changements ne s'accomplirent ni sans difficulté , ni sans guerre. Mais , s'ils troublèrent la paix de la ville, s'ils y agitèrent les âmes, s'ils y divisèrent les familles , s'ils y causèrent des emprisonnements , des exils, s'ils y ensanglantèrent les rues, ils trempèrent les caractères , ils éveillèrent les esprits , ils purifièrent les mœurs, ils formèrent des citoyens et des hommes, et Genève sortit transformée de ses épreuves. Elle était assujettie et elle devint indépendante; elle était ignorante et elle devint une des lumières de l'Europe ; elle était une petite ville, elle devint la capitale d'une grande opinion. Sa science, sa constitution, sa grandeur furent l'œuvre de la France, par ces exilés du seizième siècle qui, ne pouvant pas réaliser leurs idées dans leur pays , les portèrent en Suisse, dont ils payèrent l'hospitalité en lui donnant un culte nouveau et le gouvernement spirituel de plusieurs peuples.»'
Ces paroles sont une réponse aux historiens qui proclament que l'œuvre de Calvin fut une œuvre d'immoralité et de désordre. Les faits ne leur apprennent rien , parce que la haine les aveugle, et qu'ils ne sauraient rendre justice au grand réformateursans condamnerleur cause. Cependant la lumière se fait peu à peu dans les esprits, et le jour approche où notre siècle saluera, dans les ancêtres de la Réforme, les restaurateurs du christianisme et les fondateurs de l'ordre et de la liberté. Si Calvin et ses compagnons d'œuvre eussent été des hommes immoraux, sans valeur personnelle, ils seraient aujourd'hui tout entiers dans leurs tombes ; la critique attaque les forts , elle dédaigne les faibles.
Les pasteurs occupent une grande place dans l'histoire de Genève : ils y remplacèffrkt le prêtre confesseur. Leur
1. Mignet, Mémoires historiques, p. 385-387, édit. Charpent.; Paris 1854.