LIVRE XXVI
ministère y fut béni; et leur influence, ens'étendant sur la famille, y développa des germes précieux de moralité. Ils purent ainsi préparer des membres pour l'Église et des citoyens pour l'État. La Compagnie, épurée par l'éloignement de ceux de ses membres qui étaient entrés sans vocation dans le ministère, acquit un grand ascendant qu'elle dut au zèle qu'elle déploya, et à une piété réelle. Les bons exemples, venant de haut, donnèrent aux prédicateurs une grande force; quand on vit les pasteurs marcher d'un pas ferme dans la voie étroite, leurs fidèles trouvèrent moins dur le joug du code ecclésiastique, et plus tard , quand la vie chrétienne eut pénétré dans les cœurs, ils firent l'expérience de ces belles paroles du Sauveur: «Mon joug est doux, mon fardeau léger, et mes commandements ne sont pas pénibles.»
Leur œuvre cependant était hérissée de difficultés. L'application du code ecclésiastique donnait lieu à des plaintes qui n'étaient pas toujours sans fondement. Heureusement l'esprit large et conciliant de Théodore de Bèze savait y apporter à propos des adoucissements; là où Calvin eût frappé, le disciple fermait les yeux; aussi, peu à peu, et sans qu'il fût besoin d'une révision, plusieurs des articles du code ecclésiastique tombèrent en désuétude. Néanmoins les pasteurs se montrèrent rigides. Leur tâche était rude; les libertins avaient été vaincus, mais leurs détestables maximes, n'ayant pu être bannies de la ville, y entretenaient l'esprit de révolte et l'amour de coupables plaisirs. On fut donc obligé de sévir contre les cabaretiefs et les usuriers, et de reprendre les écrivains licencieux, à la tête desquels se trouvait le célèbre Henri Estienne.
Parmi ceux qui furent censurés, nous trouvons un homme qui, vingt ans auparavant, avait attiré sur lui les regards de la foule et mérité ses sympathies par son éloquence entraînante et communicative. C'est le maître d'école de la salle du Boitet, l'orateur irrésistible de la place du Molard. Semblable à ces poètes, (jui ne sont vraiment poètes qu'un seul jour dans leur vie , Froment avait eu
nussi son jour : il avait fait, en quelques heures, ce que tant d'autres ne font pas en de longues années. Il avait aidé Farel à arracher Genève des mains de son évèque. Il n'avait pas, sans doute, fait le plan du siège; mais, sans son au- (iace, il est probable que la ville eût résisté bien longtemps encore, et peut-être serait -elle demeurée sous le joug de Rome?
Après l'abolition solennelle de la messe. Froment fut nommé, en 1537, pasteur de l'église de Saint- Gervais, qu'il aurait quittée, si nous devons en croire Gauthier' ; pour aller desservir celle de Massongi dans le Chalais*: jusqu'en 1552 sa vie n'offre rien de saillant; elle se passe dans l'obscurité. Il n'est pas au nombre de ces confesseurs de Christ qui assiègent la porte de Calvin, et ont soif du martyre. Son nom ne se trouve mêlé à aucune des luttes de cette époque; et cependant cet homme avait, entre tous, fait preuve d'une puissante initiative, et déployé une rare intrépidité. Ce phénomène moral a cependant son explication dans la nature même des dispositions chrétiennes.
Le mouvement religieux de l'époque avait moins agi sur la conscience que sur l'imagination de Froment. Homme d'opposition, il savait mieux manier le marteau qui démolit que la truelle qui édifie. Comme cela arrive dans toutes les révolutions religieuses, la réaction vint, et avec elle, l'impuissance; et celui qui fut un héros au Molard et à Saint-Pierre, ne fut qu'un homme ordinaire, iiuand il fallut s'occuper des devoirsjournaliers du pastoral. En 1552, Froment revint à Genève où l'attendaient des chagrins domestiques. Un mariage irréfléchi lui avait donné une compagne qui ne sut pas respecter en lui l'époux et le pasteur. Peut-être aussi un manque de sagesse et de prudence de s» part précipita son épouse dans de criminels égarements. La compagnie des pasteurs le rendit resjjonsable de la conduite de sa femme, et lui infligea des réprimandes qui étaient de nature à le déconsidérer aux yeux de son troupeau. La douleur et la honte qu'il en éprouva, le firent renoncer au pastoral. Dans cet intervalle, Bonnivard lui fit la proposition d'être son collaborateur