LIVRE XXVI
dans la rédaction de son histoire de Genève; il accepta cette offre avec empressement, et dans la même année il se fit recevoir notaire.
Genève, qui n'avait pas oublié ses services, se montra reconnaissante; elle lui accorda le droit de bourgeoisie, et le nomma, en 1559, membre du conseil des Deux Cents. 11 eût été facile à Froment de se relever dans l'opinion publique; mais malheureusement, emporté par son caractère ardent, impétueux, il sembla s'appliquera justifier la sévérité dont il avait été l'objet de la part du consistoire en marchant dans les mêmes voies que sa femme. En 1562, un arrêt de bannissement fut rendu contre lui. Il quitta la ville, et pendant dix ans, il traîna , à l'étranger, une vie pleine de honte et de remords. Le malheur le ploya, sans cependant le briser. Il se rappela alors ces jours où , soldat intrépide du Crucifié, il lui consacrait ses forces, et où il eût marché au martyre en chantant des cantiques. Comme l'enfant prodigue, il se repentit, et demanda à retourner dans sa patrie. Il y rentra à l'âge de soixantedeux ans. Qu'elle était différente cette entrée, de celle où, quarante ans auparavant, il venait combattre pour l'Évangile. Ah ! il y a quelque chose qui impressionne vivement dans cet homme, un moment placé si haut, et maintenant tombé si bas. Il peut se relever aux yeux du Dieu qui pardonne parce qu'il aime ; mais il ne le peut plus devant ses semblables, d'autant plus impitoyables, qu'ils ont eux-mêmes plus besoin de grâce et de pardon. Jetterons-nous aussi la pierre à cette grande infortune? Seronsnous moins miséricordieux que Dieu? Les services passés ne compteront-ils pour rien? Ce serait une ingratitude. Froment a eu une punition grande comme sa faute. Il s'est éteint dans l'obscurité. Après avoir fait tant de bruit, il devait disparaître comme le chêne qui tombe, et il s'en alla'Comme la feuille qui se détache de ses branches. Notre légitime curiosité est ici mise en défaut. Mais quel que soit le jugement qu'on porte sur Froment , on ne pourra méconnaître en lui l'un des grands ouvriers de la Réforme; il est vrai qu'il ne travailla qu'un jour; mais combien d'hommes, soi-disant importants qui, dans une longue vie, n'ont pas même travaillé une heure. Jetons donc sur la tombe du maître d'école de la grande salle du Boitet une
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branche de laurier trempée de larmes ; elle dira notre admiration et nos regrets. '
Les pasteurs furent appelés à soutenir des luttes pénibles avec les magistrats, quand ces derniers se trouvèrent en désaccord avec eux sur l'application du code ecclésiastique. C'est dans la savante et consciencieuse histoire de M. Gaberel qu'il faut lire cette grande page de la vie de la Compagnie des pasteurs. Nous y renvoyons nos lecteurs , parce que nous nous écarterions du plan que nous nous sommes tracé, si nous entrions dans des détails qui, tout intéressants qu'ils sont, n'appartiennent qu'à l'histoire particulière de la réformation genevoise.
Le dévouement journalier des pasteurs les soutint dans l'opinion publique plus encore que la loi dont ils étaient armés. Une circonstance douloureuse contribua à les grandir dans l'esprit des masses, et leur donna un grand ascendant sur elles. Une peste terrible désola Genève en 1565, et une plus terrible encore quatre ans après. Les pasteurs ne faillirent pas à leur noble tâche, comme le clergé romain, lors de l'épidémie de 1522. Sans crainte devant la mort qui moissonnait leurs tidèles, ils pénétrèrent dans toutes les maisons atteintes du fléau, pour apporter aux mourants le baume des consolations chrétiennes.
11 y eut une scène bien touchante. La Compagnie était réunie pour élire le chapelain des pestiférés : les circonstances étaient graves et sérieuses. Avant de procéder au tirage au sort, les assistants implorèrent l'assistance divine: «Seigneur, dirent-ils, toi qui sondes les cœurs des hommes , fais connaître celui que tu as choisi pour ce ministère ! »
On allait commencer les opérations, quand un membre proposa d'exempter Théodore de Bèze, à cause de sa grande utilité au milieu des églises.
De Bèze s'y opposa énergiquement. «C'est mon droit, dit-il, de partager les périls de mes frères.» Plusieurs pasteurs âgés abondèrent dans son sens, et rappelèrent que, dans des circonstances semblables, Œcolampade à Bâle,
1. Froment n'a produit qu'un seul ouvrage important ayant pour titre : Actes et gestes merveilleux de la cité de Genève.