lIVRE XXVI
partageât pas les préjugés de son époque contre les réformés; son esprit, porté au mysticisme qui se serait facilement accommodé de la théologie de Lefèvre d'Etaples et de Gérard Roussel, n'aurait pas été attiré vers le dogme i;onevois, sévère de forme et de fonds. Le catholicisme, avec sa symbolique , sa hiérarchie ecclésiastique et la pompe de ses cérémonies, répondait mieux à ses instincts religieux. Il se manifeste aux époques das luttes religieuses un esprit de parti qui rend aux hommes les plus réfléchis l'exercice de l'examen très - difficile. Ces considérations expliquent comment le jeune prêtre savoisien, plein de science et de piété, a pu devenir, malgré les grossières erreurs de son Église, son champion le plus brillant et le plus vénéré. L'esprit comme le cœur a ses égarements.
A peine entré dans les ordres, François de Sales se distingua de la plupart de ses confrères par la manière dont il exerça son ministère; il visitait les pauvres, portait le viatique aux mourants, prêchait fréquemment, et se rendait recommandable par sa vie irréprochable. Il était le modèle du prêtre catholique. Tel était l'homme sur lequel Claude Granier, évèque de Genève, jeta les yeux pour faire rentrer dans son Église les habitants du Chablais qui s'en étaient séparés.
La contrée que Claude de Granier voulait conquérir à la foi romaine devait au protestantisme sa régénération morale et intellectuelle; voici le portrait qu'en fait un historien de François de Sales, quand Farel, aidé de Fabri, alla la soustraire au joug de Rome et la détacher de la Savoie pour la donner à messieurs de Berne :
«Presque tous les monastères, tant d'hommes que de femmes, et les prieurés conventuels de la Savoie et du Genevois sont tellement déchus de la discipline régulière et observance des ordres qu'à peine peut -on distinguer les réguliers des séculiers, parce que les uns vagabondent par le monde, les autres, qui demeurent dans leurs cloîtres, vivent assez dissolûment avec un grand scandale du peuple. C'est une merveille combien la discipline des réguliers e.st dissipée en toutes les abbayes et prieurés de ce diocèse
(j'en excepte les chartreux et les mendiaiils). L'argent de tous les autres est réduit en ordures; leur vin est changé en poison; ils font blasphémer les ennemis du Seigneur, qui disent chaque jour : « où est le Dieu de ces gens-là?» Sous le rapport d'argent les choses n'en vont pas mieux; les habitants des montagnes crient que ceux-ci se nourrissent de leur lait, se couvrent de leur laine et ne prennent aucun soin de leurs âmes. Les abbés et les prieurs, à propos de revenus, ont continuellement entre eux des procès, noises et querelles scandaleuses. Quant aux religieuses, il est nécessaire qu'elles soient mieux assistées spirituellement, et qu'elles ne demeurent pas exposées au désordre de tant de visites vaines et dangereuses de parents et amis.»'
Sous l'influence régénératrice de la Réforme, le Chablais s'était transformé. A dater de 1536, dit M. Gaberel, la vallée du Léman subit une métamorphose complète. Naguère, le campagnard, plus esclave que le nègre d'Amérique, ne possédait pas un pouce de terrain; le fruit de son travail ne lui appartenait pas; sa femme et ses enfants se trouvaient à la merci du seigneur. Les guerres entre les comtes obligeaient les paysans à revêtir la cuirasse; sans cesse ils devaient sacrifier leur vie pour des intérêts absolument étrangers. Les sujets des moines et des abbés n'étaient pas dans une condition meilleure. La violence et la luxure régnaient dans les monastères aussi bien que dans les châteaux. De leur côté, les marchands soufl"raient, sans espoir de temps meilleurs, les vexations des châtelains; fréquemment dévalisés ou soumis à de fortes rançons par les hommes d'armes, ils étaient obligés de se munir de sommes considérables pour obtenir le passage. Misère, vol, débauche, esclavage, abrutissement: tel était le spectacle que présentait le pays genevois, lorsque les Bernois, pareils au vent de leurs Alpes qui dissipe les vapeurs empoisonnées, détruisirent pour jamais la tyrannie féodale en ravageant ses forteresses. Dès lors , les agriculteurs, devenus propriétaires, connurent le bonheur de recueillir le fruit de leurs peines sans que la main d'un
1. Histoire du bienheureux François de Sales, par Auguste de Sales, sou neveu (Annecy 1032), p". 216, 361 , 473-474. — Gaberel, Histoire de l'église de Genève, t. Il, p. T)! 1-542.