LIVRE XXVI
Diaîlre vint le leur ravir; ils savourèrent la joie toute nouvelle de travailler en paix pour nourrir leurs familles; ils purent voir leurs fils grandir, prendre des forces, sans craindre la visite des valets armés chargés du recrutement; ils purent se réjouir de la beauté de leurs filles, sans avoir à redouter les regards du seigneur. A la place du moine collecteur, et des fermages impitoyablemant exigés, les gens du Cliablais recevaient la visite paternelle d'un ministre payé par l'État, et qui ne réclamait ni dime, ni casuel pour son salaire. Les revenus des grandes terres conventuelles ne disparaissaient plus dans les trésors mystérieux des abbés et des prieurs. Cet argent était employé publiquement au bénéfice des pauvres et servait à payer les instituteurs publics. Les cérémonies d'église ne coûtaient rien ; les familles épuisées par les maladies n'avaient point à craindre la ruine occasionnée par les frais d'ensevelissement et du purgatoire. Le culte d'esprit et de vérité, donné gratuitement par le Sauveur, était célébré sans que l'argent vînt le souiller de sa triste influence. Un bien-être matériel et religieux, auparavant inconnu, se manifestait dans la vallée du Léman. '
Ce fut dans cette contrée que François de Sales vint exercer son activité. Il était éminemment propre à cette œuvre; par sa famille, il appartenait aux premières maisons de la Savoie; par sa science, il pouvait lutter avec la plupart des m.inistres protestants; par son éloquence douce, persuasive, entraînante, il se préparait un accès dans les cœurs; de plus, il allait prêcher la foi catholique aux sujets de son souverain. Le grand obstacle qu'il avait à vaincre, était de leur faire comprendre que leurs pères s'étaient rendus coupables d'hérésie, quand ils avaient rompu avec l'évèque de Rome. Il ne calcula pas les difficultés, alla en avant, et fit son entrée dans le Chablais le 10 septembre 1594. Pour compagnon de travail il avait son parent le chanoine Louis de Sales, pour armes de guerre, une Bible
1. Gaberel, Hist. de Genève, t. II, d. . I, li-aiic ùi Jiyous
226 HISTOIRE DE LA RÉFOnMATlON FRANÇAISE.
et un Bellarmin. Les missionnaires, qui l'avaient précédé dans ce champ de travail, virent en lui un Gédéon, et fêtèrent sa bien- venue en exorcisant, suivant les formules de l'Église latine, les malins esprits qui étaient dans la contrée.
L'intrépide missionnaire résolut d'attaquer le protestantisme dans son foyer, à Thonon. Mais il ne tarda pas à comprendre que visites, exhortations, cérémonies pompeuses, rien ne trouvait l'accès du cœur des hérétiques qui refusaient de l'entendre, et montraient souvent un visage irrité; après deux ans de travaux, quatre [irolestants seulement se décidèrent à abandonner la réforme; quelque temps après, l'avocat Poncet et le baron d'AvuUy firent leur abjuration; mais ces deux conversions furent sans influence sur la masse des habitants du Chablais.
Dans son désappointement, le missionnaire catholique écrivit au duc de Savoie : «Je vois bien, lui disait -il, ce qu'il faut faire; il faut rétablir, en grand nombre, curés et prédicateurs; car tel est l'état de voire Chablais, que c'est une province ruinée. Quant à moi, j'ai déjà employé vingt-sepl mois à mes propres dépens, en ce misérable pays , alin d'y épancher la parole de Dieu selon votre volonté; mais le dirai -je? j'ai semé entre les épines et sur les pierres: certes, outre la recouverte de M. d'Avully ou de l'avocat Poncet , ce n'est pas trop grand cas des autres. Mais je prie Dieu qu'il nous baille une meilleure fortune, et Votre Altesse, selon sa piété, ne permettra point que tous nos efforts soient vains.»*
François de Sales avait épuisé tous les trésors de son éloquence. Il était fatigué de semer «entre dos épines et sur des pierres.» Il serait cependant demeuré à son poste, si Charles-Emmanuel ne l'eût invite à venir auprès de lui. Le duc le reçut avec une grande distinction, et s'entretint longtemps avec lui , sur les moyens de réduire le Chablais au catholicisme. Pendant son voyage, le prêtre avait réfléchi ; il n'apportait à son maître , pour prix de vingt-sept mois de dévouement, que six conversions dont les causes eussent été peut-être peu honorables à divulguer. Le mode de procéder était évidemment luauvais, il