LIVRE XXVI
fallait le changer. Le doux François de Sales fit au duc,
qui les accepta, les propositions suivantes :
«Il faut établir huit prédicateurs bien payés, qui n'aient d'autre mandai que de prêcher sans cesse dans les villages protestants;
«Les trente cures du Chablais doivent être pourvues de pasteurs payés avec les revenus de l'église;
«La ville de Thonon a besoin de six ecclésiastiques;
«Le ministre Viret, de Thonon, doit être éloigné et empêché d'avoir aucun commerce avec ses ouailles ;
«Il faut bannir le maître d'école protestant de cette ville et mettre un jésuite à sa place, dès que faire se pourra ;
«Des sénateurs devront assembler le conseil général de Thonon, et inviter les bourgeois à écoutée les raisons des missionnaires, de la part de Son Altesse, avec paroles qui expriment la charité et l'autorité d'un si grand prince ;
« Il plaira à Votre Altesse de faire aumône et libéralité à quelques vieilles personnes qui ont toujours vécu catholiques au milieu des hérétiques ;
«Tous les hérétiques doivent être privés de leurs emplois publics, et des catholiques favorisés mis à leur place ;
« On baillera bon avancement dans les armes à la jeunesse catholique du Chablais;
«Il faut semer la terreur parmi les habitants du Chablais par de bons édits;
«Enfin Votre Altesse doit se montrer libérale envers les nouveaux convertis. '
François de Sales était revenu à la manière de procéder de son Eglise. Il retourna à Thonon ; cette fois il ne s'appuya ni sur la Bible, ni sur Bellarmin, mais sur les pouvoirs que lui avait conférés le duc.
Convaincu qu'il fallait procéder vigoureusement, il ordonna de faire des préparatifs à Saint-Hippolyte pour y célébrer la messe. Le peuple indigné s'ameuta. Les magistrats effrayés, craignant que les habitants de Thonon ne se
1. Vie de Sales, par Auguste de Sales, p. 117. — Original, Ar- < chives de Turin.
portassent à quelques excès , reprochèrent vivement au missionnaire sa conduite, et lui dirent que, d'après le traité de Nyons, il ne pouvait s'emparer de l'église qu'avec leur consentement.
Celui que depuis on a appelé un «agneau», déroula à leurs yeux les parchemins contenant ses pleins pouvoirs: «Voici, leur dit-il en les leur montrant, les pouvoirs écrits de mon maître ; prenez garde à lui obéir, si vous voulez conserver vos tètes.»'
L'agneau était devenu loup : le prêtre se retrouvait dans le doux François qui, dès lors, fit plus de conquêtes avec les ordonnances de son souverain qu'avec son Bellarmin, Avec ces parchemins, il se fit ouvrir les portes des églises jusqu'alors fermées à son éloquence que ses biographes nous disent avoir été divine; et il put écrire à son maître lii'S lettres qui le réjouirent. Ce que le zèle du missioniiaire n'avait pu faire , la main de l'inquisiteur l'accomplit. Le Chablnis eut ses petites dragonnades; on ouvrit les églises de force, on y rétablit la messe , on chassa les pasteurs et les instituteurs; François de Sales triompha de foules les résistances, mais il blessa au cœur son église. Deux siècles et demi ont constaté que le catholicisme ne |ieut entrer en lutte avec la Réforme qu'avec des armes qui déshonorent le parti qui s'en sert et qui blessent toujours la main qui les manient.
La conversion du Chablais donna au missionnaire savoi- «ien une grande célébrité parmi les hommes de son parti; et lui-même, enivré de sa victoire qu'il attribuait à ses prédications multipliées, dut se croire, entre les mains de Dieu, un ministre dévoué de ses miséricordes. Ses coreligionnaires, privés d'hommes zélés, firent de lui, pendant sa vie, un bienheureux, et se le représentèrent comme un apôtre, l'auréole au front. De son vivant même, la légende s'empara de sa vie.