LIVRE XXVI
poids du mépris et de l'indignation de l'homme que les catholiques pouvaient hair, mais qui leur avait ôté, par sa vie intègre, le droit de le mépriser.
Les hommes qui accommodent l'histoire à leurs passions , ont raconté à leur manière l'entrevue du prêtre et du théologien réformé; naturellement ils ont donné au premier le beau rôle, et comme ses tentatives de convertisseur n'avaient pas réussi, ils ont dû en dire les causes. Les voici. Nous citons une page de la Société des bons livres.
«Le pape ne croyant rien au-dessus des forces de saint François de Sales, lui donna commission d'aller conférer à Genève avec Théodore de Bèze, presque aussi renommé que Calvin, et de ne rien épargner pour l'engager de rentrer dans le sein de l'Église où il était né. L'exécution n'était ni sûre, ni facile; mais ces considérations ne furent jamais rien pour François de Sales, quand il s'agissait de la gloire de Dieu. Plein de foi et de courage, il partit pour Genève le plus tôt qu'il lui fut possible : il arriva heureusement chez Bèze, comme ce ministre était seul. On conféra longtemps et toujoursavecbeaucoup d'honnêteté. Après celte entrevue dont François augura bien, de Bèze le pria instamment de revenir. Il revint en elTet et jusqu'à trois fois, mais sans avancer beaucoup plus que la première , du moins pour le salut de ce misérable apostat. Dans une quatrième visite que lui fit le saint évèque de Genève, le triomphe de la vraie foi devint plus sensible. Le morne silence que de Bèze garda sur tout ce qu'on lui disait de plus pressa'nt , marqua qu'il reconnaissait la vérité. Mais ses yeux baissés et la rougeur de son front, où se peignait son cœur bourrelé de remords, firent conjecturer en même temps qu'il tenait àl'erreur par des liens dont on n'eût jamais soupçonné ce vieillard presque octogénaire ; et le trait suivant montra bientôt la vérité de cette conjecture. Deshaies , gouverneur de Montargis, se trouvant à Genève pour les aiîaires du roi, contracta une étroite amitié avec ce ministre au moyen de la belle humeur dont ils étaient l'un et l'autre. Dans une de ces conversations badines où l'on peut tout hasarder. Deshaies lui demanda ce qui pouvait attacher un homme tel que lui à la triste Réforme de Calvin. De Bèze ne répondit rien, il se leva, et faisant en-
trer une jeune fille fort belle: Voilà, dit-il, ce qui nie convainc de la boulé de ma religion!»'
La haine est rarement clairvoyante... Dans son aveuglement, elle se frappe de ses mains et devient son propre accusateur. Si le vieillard huguenot eût eu les passions d'un jeune homme , il n'eût pas été une citadelle imprenable; mieux qu'un autre, il savait que Rome connaît les accommodements avec le ciel. Quel lien eût donc pu le retenir dans l'austère ciié de Calvin, où sa vie se passait comme sur la place publique ? On a honte de s'arrêter à de pareilles calomnies.'
Les Genevois avaient dans Charles-Emmanuel un ennemi plus dangereux que François de Sales. Ce prince n'avait jamais, malgré ses insuccès, renoncé au projet de s'emparer de leur ville. C'était devenu chez lui une idée fixe qui lui fit fouler aux pieds le respect que les peuples se doivent quand leurs rapports internationaux s'exercent sous l'empire des traités écrits ou tacites.
Ce fut sous le double empire du fanatisme et d'une ambition iijsaliable que ce prince se prépara en pleine paix à s'ciiîuarcr de Genève. 11 lui fallait pour aîleindre son but endormir la vigilance des Genevois; ce n'était pas facile. La connaissance qu'ils avaient de son caractère, leur était !a confiance qu'on donne à un ennemi loyal et généreux; tout ce qui se passait autour d'eux, les tenait en éveil et rendait plus difliciles les projets de leur dangereux voisin. Charles - Emmanuel , informé de leur vigilance, profita d'un jubilé qui se célébrait à Thonon ponr organiser la prise de Genève; il espérait qu'au milieu de cet immense concours de curieux, de pèlerins, il pourrait enrégimenter ceux qui devaient concourir à l'expédition. Pendant que le clergé demandait à Dieu de faire descendre sur son
1. Anecdotes chrétiennes ou traits d'histoire clioisis par l'abbé Reyre, l'aris, 1825, în-12, faisant partie delà collection des ouvrages publiés par le comité des bous livres, comité présidé par vu pair de France sous la restauration. — Voir aussi IjuUctiu de l'histoire du protestantisme français, année 1859, p. 281. —
t. VII, p. 227 et 369.
2. Gabercl, Hist. de l'église de Genève, t. 11, p. 640 et suiv.