‹ Histoire de la réformation française (volume 2)Chapitre 158 sur 235 · LIVRE XXVI · texte numérisé non relu

LIVRE XXVI

de son souverain, entra dans Genève comme un nouveau Sinon et parvint à rassurer les Genevois. «Ne craignez rien, leur dit-il, vivez en paix, personne plus que Charles- Emmanuel ne veut la conservation de vos libertés.»

Le conseil auquel il tenait ce langage lui répondit: «Les faits nous annoncent la guerre, vos paroles la paix; votre maître est un traître. »

Alors le président prit Dieu à témoin de la sincérité de ses paroles. « Dieu me damne , dit-il , et que sa colère et celle de tous les saints tombent sur moi et sur toute ma famille, si la paix n'est pas parfaitement sûre.»

L'accent de vérité avec lequel il prononçait ces paroles, sa vie passée, qui en était le plus sûr garant, rassurèrent les Genevois qui commencèrent à croire que les grands préparalifs de guerre n'étaient pas faits contre eux. A des jours de terreur succédèrent des jours de paix, pendant lesquels Charles-Emmanuel se prépara habilement à consommer la ruine de la ville huguenote. De nombreuses milices qui ignoraient le but de l'entreprise furent échelonnées dans divers quartiers; quand l'heure de les mettre en mouvement fut arrivée, Bernolière, leur chef, se fit administrer en leur présence l'extrême onction sur la place d'armes de Bonne.

Les soldats, frappés du spectacle inaccoutumé d'un homme bien portant qui se fait administrer le viatique des mourants, furent vivement impressionnés; c'est ce que voulait Bernolière qui, après la cérémonie, leur dévoila, dans un langage passionné et éloquent, le but de l'entreprise. «Amis, leur dit-il en terminant, la victoire dépend d'une heure de courage et de bonne volonté. » '

Electrisés par les paroles de leur commandant, les soldats et les gentilshommes répondirent à la proposition de leur chef par des acclamations; nouveaux croisés, ils brûlaient du désir de délivrer Genève des mains des hérétiques; ils se sentaient capables de tout affronter. Pour cette grande œuvre la couronne du ciel devait être la récompense de leurs efforts; ils se mirent en marche.

Charles-Emmanuel, qui les avait précédés en partant

1. Vrai discours sur l'entreprise, Lausanne 1602. — Récit latiu de 1603. — Manuscrit Naville.

incognito de Turin, attendait ses soldats à Étrembières. Ses insuccès passés lui donnèrent des craintes qui s'éva- , nouirent quand il vit arriver les principaux conjurés qui ne doutaient pas du succès.

Les Genevois ne pensaient pas au danger imminent dont ils étaient menacés. Les paroles de paix du président Rocheite, la confiance apparente du syndic Blondel leur faisaient croire au moins à une paix momentanée; et d'ailleurs, qui eût pensé qu'après deux complots découverts , presque coup sur coup, Charles-Emmanuel fût prêt à entrer dans leur ville par le sommet de ses remparts comme un loup dans une bergerie. Ils dormaient donc en paix , sous la foi des traités, quand leur ennemi se préparait à envahir leur ville.

A la faveur des ombres de la nuit, d'Albigny et Bernolière s'étaient approchés de Genève dans le plus grand silence; ils étaient suivis de trois cents soldats d'élite qui portaient les mystérieuses échelles, les claies et les fascines destinées à combler les fossés. Deux cent cinquante autres soldats armés de piques, de marteaux et de haches les suivaient; ils étaient couverts de cuirasses et de cottes de maille, afin de pouvoir opposer une longue résistance, jusqu'au moment où le gros des troupes arriverait pour les seconder. Leur fanatisme décuplait leurs forces et les rendait capables de tout tenter, même l'impossible. Jamais la ville de refuge des protestants n'avait couru un plus grand danger; ses ennemis la croyaient déjà en leur pouvoir. Dans l'ivresse d'une victoire qu'ils n'avaient pas encore gagnée, ils avaient apporté avec eux tout l'attirail des cérémonies de leur culte; des chariots en étaient chargés. Des moines et des prêtres n'attendaient que la prise de la ville pour purifier Saint-Pierre des souillures des huguenots ; ils avaient imité Philippe II , allant avec sa flotte rendre à la Grande-Bretagne la vieille foi de ses pères. Le même esprit produisait les mômes causes.

Qitnnd Bernolière crut que Genève é'ait plongée dans

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