LIVRE XXVI
dois, nommé Mercier, laissa tomber la herse de la porte Neuve, au moment où un pétard allait partir et ouvrir une large brèche aux Savoyards. Tout servait les Genevois, jusqu'à'^la fierté des soldats espagnols que d'Albigny voulait faire entrer dans la ville par les échelles. « Nous sommes trop nobles, répondirent leurs chefs, pour entrer ailleurs que par la porte, d
D'Albigny, qui jusqu'à cette heure avait déployé l'habileté d'un conspirateur et le courage d'un soldat, perdit confiance; il tenta un dernier et suprême effort; mais il ne tarda pas à comprendre que tout était perdu ; les Genevois semblaient se multiplier; de chaque fenêtre partaient des coups de fusil, qui mettaient les Savoyards hors de combat; des masses de bourgeois se ruaient sur eux, les refoulaient bravement vers les remparts et ne leur laissaient d'autre ressource que de se précipiter dans les fossés.
Frémissant de rage, d'Albigny se retira lentement; il rencontra, près des fossés, Charles- Emmanuel , qui, ne dout-nnt pas de sa victoire, avait ordonné à sa musique militaire déjouer des fanfares.
« En arrière, Monseigneur, lui dit d'Albigny, en arrière, tout est perdu; l'armée me suit en déroute.»
«Misérable butor! lui dit le duc hors de lui; vous avez fait une belle affaire;» et sans prononcer une autre parole, il tourna le dos à la ville, dans laquelle il croyait entrer en triomphateur.
Quel retour que celui de ce prince déloyal , qui ne rencontrait sur son passage que les arcs de triomphe qu'on avait élevés pour le fêter! Jamais punition ne lut plus méritée.
Dieu avait encore une fois sauvé Genève. En la délivrant il éparana au monde les horreurs épouvantables dont la prise de cette cité eût été suivie; car Charles -Emmanuel qui, vaincu, inscrivit dans l'histoire, le 12 décembre 1602, la pnse la plus honteuse de son règne, eût, vainqueur, inscrit ce'jour-lk la page la plus sanglante de sa vie. Ses soldats eussent renouve'lé les scènes les plus douloureuses de la sinistre ann^e 1572, et Rome, dans la joie de ce grand
événement, eût entonné un solennel TeDeum, et commandé à un nouveau Vasari, de lui peindi'e un nouveau massacre d'hérétiques pour faire le pendant du trop célèbre tableau sur lequel on lit encore aujourd'hui ces mots : Hugonotorum strages.'
Le lendemain de cette nuit célèbre, c'était dimanche; les Genevois étaient sous l'empire de sentiments divers : l'étonnement, l'indignation, la douleur, agitaient leurs cœurs; c'étaient des cris de fureur contre Charles-Emmanuel , dont ils accompagnaient la fuite avec des malédictions, et le regret de ne l'avoir pas fait prisonnier; c'étaient des larmes répandues sur les cadavres de leurs généreux frères qui avaient fait échouer, au prix de leur sang, les ruses infâmes du prince savoyard. On contemplait avec respect et émotion le corps ensanglanté de ces nobles victimes du dévouement à la patrie. On se racontait tout ce qu'on savait de cette nuit terrible ; on se disait les noms de ceux qu'on voyait morts, les armes encore dans leurs mains.
Au milieu de ces émotions si légitimes, les cloches, à l'heure accoutumée, appelèrent les citoyens au service divin; ils se précipitèrent en foule dans leurs églises pour rendre grâces à Dieu de leur merveilleuse délivrance. Les pasteurs n'entretinrent les fidèles que de la bonté de Dieu qui avait veillé sur leur ville. A Saint -Pierre, les assistants ne virent pas sans émotion , de Bèze se lever pour prendre la parole. A sa vue , il se fit un silence profond , qui
fiermit à la voix du pieux vieillard de se faire entendre ; tous es yeux étaient arrêtés sur cet homme dont la vie n'était qu'un dévouement journalier à la cause de la République, et qui honorait, dans sa personne , la noble cause à laquelle il avait tout sacrifié ; il était courbé sous le poids des années; mais, chez lui, le cœur n'avait pas vieilli, et ce cœur, dans ce moment, débordait de reconnaissance pour le Dieu , qui avait protégé sa chère patrie. Ses paroles ne furent que l'écho de ses sentiments; elles touchèrent vivement l'assemblée dont l'émotion fut au comble quand elle chanta avec le vieillard le psaume 24, approprié aux circonstances :