‹ Histoire de la réformation française (volume 2)Chapitre 161 sur 235 · LIVRE XXVI · texte numérisé non relu

LIVRE XXVI

Des conjurés les rapides torrents Eussent sur nous cent et cent fois passé ; Mais gloire à Dieu qui n'est plus courroucé, Et qui n'a point permis à nos tyrans D'engloutir tout comme ils l'avaient pensé.

Genève fit de belles funérailles aux citoyens morts au service de la patrie; toute la ville y assista et témoigna par sa présence, son recueillement, et ses larmes, le haut prix qu'elle attachait à leur dévouement.

Pendant cette lugubre et solennelle cérémonie, les prisonniers savoisiens attendaient, dans leur prison, qu'on statuât sur leur sort; ils auraient eu peut-être la vie sauve, si des bruits de nouvelles trahisons n'avaient circulé dans la ville , et si on avait ignoré la promesse que d'Albigny avait faite à ses soldats de leur abandonner, pendant deux jours, la ville à discrétion; les magistrats cédèrent devant la pression du peuple : les prisonniers (ils étaient au nombre de treize, tous gentilshommes) furent condamnés à être pendus; au moment suprême, ils reconnurent et confessèrent leur faute, et moururent avec courage. Genève se fiit montrée aussi grande qu'elle avait été intrépide, si elle les eut renvoyés avec mépris; cependant leur supplice fut légal. Ils furent pendus, non comme soldats, mais comme brigands et assassins.

La nuit du 12 novembre fit une impression tellement profonde dans les cœurs des Genevois, que son souvenir est devenu un héritage de famille. Chaque année, leur ville célèbre l'anniversaire de cette grande nuit. Cependant les fêtes ne sont réellement fêtes que quand elles ont des raisons d'être. Sans doute, Genève serait coupable, aujourd'hui, si elle perdait le souvenir de sa délivrance; mais fait- elle bien de célébrer encore sa fête de l'Escalade? Si les particuliers doivent pratiquer l'oubli des injures, les peuples ne doivent - ils pas les précéder dans cette noble voie? La Savoie d'aujourd'hui n'est plus la Savoie de Charles -Emmanuel ; elle marche avec son gouvernement libéral h la tète des idées les plus généreuses. Pourquoi Genève coiiîinuerait-elle, le 12 novembre de chaque année,

à lui rappeler la perfidie de son ancien duc? pourquoi cet outrage public jeté au passé d'un peuple, son plus près voisin et son fidèle allié? Quand les temps changent, les habitudes doivent changer; vouloir conserver ce qui n'a pas de raison d'être, c'est un anachronisme, et un peuple intelligent ne doit pas en commettre. Le Genevois donc, qui proposerait à ses concitoyens l'abolition de la célébration bruyante de la fête de i'Escalade, et son remplacement par un service religieux, dans lequel les pasteurs rappelleraient les bienfaits de Dieu, en demandant, pour Genève et la Savoie, ses plus précieuses bénédictions, ferait l'acte d'un bon citoyen.

Quand la nouvelle de l'insuccès du guet-apens de Charles- Emmanuel fut connu, les Églises de France envoyèrent leurs félicitations à la ville. Celle de Metz, joignant les actes aux paroles, lui envoya le produit d'une abondante collecte. Henri IV, qui avait cru la ville de Genève déjà au pouvoir du duc de Savoie, ne dissimula pas son indignation, et jura que le duc ne conserverait pas sa conquête. Quand il apprit la déroute du prince , il bondit de joie et dit dans son patois gascon au député qui lui en apporta la nouvelle : Vos y etiasV

— Oui, sire, répondit M. de Chapeaurouge , et tous les traîtres qui sont dans la ville ont péri.

— Va benl ajouta le roi, y sont tos pendus, y è ien fait. '

Les Genevois, forts des promesses de Henri IV, prirent l'offensive et portèrent la guerre jusqu'au cœur de la Savoie. Charles-Emmanuel, couvert de honte aux yeux de l'Europe, accablé de reproches de la part de ceux de ses conseillers contre l'avis desquels l'escalade avait eu lieu, fut contraint de faire un traité de paix avec Genève; il le signa à Saint-Julien le 21 juillet 1603. Sa main tremblait de rage; la joie des Savoisiens, en apprenant cette heureuse nouvelle, lui disait mieux que toute parole, que l'écrasement marche devant l'orgueil. La paix était signée, mais Genève demeura défiante : le passé lui en faisait une nécessité et un devoir.

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