LIVRE XXVI
petits enfants, et le Seigneur, en les remplissant de sa plénitude, leur fait comprendre avec tous les saints, la hauteur et la profondeur, la longueur et la largeur de l'amour que Dieu nous a témoigné en Jésus - Christ; ils sentent alors que leur science a été bien bornée, et ils apprennent, en quelques heures, plus de vraie théologie que durant les années pendant lesquelles ils se sont courbés sur leurs livres. Pour la première fois peut-être, François de Sales découvrait qu'au milieu de sa vie laborieuse, il n'était qu'un serviteur inutile, et sans doute aussi pour la première fois, il secoua son demi-pelagianisme pour ne regarder qu'à Jésus seul. «Je sacrifie, dit-il, tout à Dieu, je sacrifie ma mémoire et mes actions à Dieu le père , mon entendement et mes paroles à Dieu le Fils, ma volonté et mes pensées à Dieu le Saint-Esprit, mon corps, ma langue, mes sentiments et mes souffrances à l'humanité de Jésus-Christ, lequel a livré pour moi son corps aux tourments et à l'arbre de la croix.»
A cette heure de sa vie, l'évêque de Genève proclamait, à son insu, la grande doctrine de l'expiation qui renverse par sa base tout l'édifice de la dogmatique romaine. A ce moment suprême de sa vie, il oublia les médiateurs de son Église, et concentrant ses regards sur la croix, il s'adressa à celui qui donne le pardon et la vie; à lui seul, il voulut tout donner, tout sacrifier, parce qu'il sentait qu'au moment de la calamité, il était sa seule arche de salut.
L'un des prêtres qui le soignait , témoin de ses dispositions, en fut surpris.
«Monseigneur, lui dit-il, que sentez-vous de la foi ca- Ihohque? Ne seriez-vous point devenu huguenot?
A ce mot de huguenot, le malade qui sans s'en douter, ne voyait son salut que là où les Calvin, les Luther, les Farel, les Bèze l'avaient trouvé, s'écria : «0 la lie! je ne le fus jamais.» Il fit un sigiu de croix, et ajouta : «Ce serait une trahison.»
Pendant le cours de sa maladie, il n'eut sur les lèvres que les paroles des livres saints. « Éternel mon Dieu , disait-il avec David, je chanterai éternellement ta miséricorde, mon corps et ma chair exalteront le Dieu vivant.»
Il ne demanda ni confesseur, ni prêtre pour lui administrer l'extrème-onction ; — son âme était en commu-
nion avec son Sauveur dans lequel il plaçait toute son espérance; il oubliait les cérémonies de son Église; qu'aurait-il fait des hommes quand, s'entretenant avec son Dieu, il faisait la douce expérience que le Christ «est le chemin, la vérité et la vie», et que Dieu l'a donné au pécheur afin qu'il fût «sa sagesse, sa justice, sa sanctification et sa rédemption.»
Après une vie de fatigues et de combats, François de Sales trouvait à sa dernière heure le vrai Jésus , celui qui ne fait acception de personne , et se montre toujours plein de compassion pour ceux qui , comme l'évèque de Genève, dans un zèle aveugle mais sincère, consacrent leurs jours à annoncer un Évangile incomplet. Dieu regarda à sa droiture, et quand le missionnaire catholique concentra ses regards sur la croix, il sentit une paix divine pénétrer son cœur, et comme l'apôtre Paul, il ne voulut savoir autre chose « que Jésus - Christ et Jésus- Christ crucifié. »
Sa douceur, sa patience inaltérable, sa confiance en Dieu firent l'étonnement de tous ceux qui l'entouraient de leurs soins les plus affectueux. « Il semblait , dit le père La Rivière , un agnelet dans son lit, il faisait tout ce qu'on voulait, il souffrait tout ce qu'on voulait sans se plaindre le moins du monde. On le tourmenta tant pour remédier à celte apoplexie, on l'affligea tant, on le martyrisa tant, qu'on n'y saurait penser sans mal de cœur. On lui souffla de la poudre au nez diverses fois, qui le fit éternuer coup sur coup douze ou quinze fois avec une grande violence et ébranlement de tout le corps. On lui déchira les jambes et les épaules à force de les lui frotter, levant l'emplâtre de cantharides qu'on lui avait appliqué sur la tête; on lui arracha la première peau, et comme on lui eut demandé s'il sentait le ma! qu'on lui faisait, il répondil fort doucement : « Oui, que je le sens. » On lui dit que le médecin avait ordonné qu'il prendrait une médecine , il répondit: Faites ce que vous voudrez au malade, et n'ayant su auparavant avaler un bouillon qu'il ne le rendit aussitôt, il s'efforça néanmoins d'obéir, et prit cette médecine à reprises avec une cuillerjusqu'à la dernière goutte. On lui appliqua deux fois le fer chaud sur la nuque, et une fois le bouton ardent sur le haut de la lète jusqu'à l'os qui en