LIVRE XXVH
«Charles-GontautBiron, dit Capefigue, avait un caractère indomptable: il était orgueilleux et fier de son origine, avec un besoin sans cesse renaissant d'éloges, de pouvoir et d'argent; il avait toutes les prodigalités de la vie de gentilhomme; il aimait les chevaux à tout crin et de race; dans ses accès de colère, il eût précipité femme, fille, roi ou prince de la tour du Chàtelet, ou du bourdon de Notre- Dame sur le pavé , et vu sans émotion la cervelle jaillissant sur les dalles ensanglantées. Comme Henri IV il eût mis ses terres et ses châteaux sur le sol, le pendu, la mailemort du Tarot ou le roi de coupe et de deniers; il aimait les travaux pénibles, les exercices violents ; il restait à cheval quinze heures de suite : vie aventureuse commencée dans les camps et qui ne pouvait s'assouplir aux régularités d'un revenu fixe et d'un gouvernement économe.»'
Ce fut sur ce seigneur ambitieux, prodigue et ruiné que Charles-Emmanuel jeta les yeux quand, en 1598, il vint à Paris pour intriguer. Il présenta de grands appâts à son ambition pour l'engager à trahir son souverain. Il lui promit l'une de ses filles en mariage avec 500,000 écus de dot et l'érection de son gouvernement de Bourgogne en principauté indépendante. Le but du duc de Savoie était de reconstituer la ligue et d'agrandir ses domaines de tout ce que les chances favorables de la guerre lui donneraient. Sa première proie devait être Genève. Rome et Madrid furent initiées au complot. Le danger était grand. Henri IV devait être attaqué à Timproviste par les Espagnols, les Savoisiens et les seigneurs complices de Biron.
Cette entreprise, qui menaçait l'Europe et le protestantisme de nouveaux malheurs, fut découverte: ourdie au mois d'août 1601, Lesdiguières en avait connaissance le 14 octobre suivant' par un seigneur romain devenu rotestant. Ce gentilhomme lui déclara que le pape élaorait un projet qui avait pour but l'extermination des réformés. Quelques mois plus tard, un ami de ce seigneur, devenu aussi protestant, arrivait en poste à Paris pour prévenir Henri IV que les troupes du duc de Savoie et du
1. Capefigue, Hist. de la ligue et du règne de Henri IV, t. VIII, p. 230.
2. Gaberel , Hist. de l'église de Genève , t. H, p. 472. — Registres du Conseil, 14 octobre 1601.
roi d'Espagne étaient prêtes à l'attaquer. «Votre Majesté très-chrétienne, lui dit-il, est regardée comme un hypocrite; l'excommunication doit la frapper; ses enfants seront regardés comme illégitimes; et Genève, qu'elle s'obsline à protéger, tombera au pouvoir de Charles-Emmanuel.»'
Le roi ne pouvait croire qu'on eût osé en pleine paix ourdir un projet si criminel; et que Biron, l'homme qu'il avait comblé de ses bienfaits, fût en France le principal chef de la conspiration; mais devant les faits, ses yeux s'ouvrirent. Un gentilhomme, nommé Lafm, confident et complice de Biron, vendit chèrement au roi son secret, qui le lui solda par une grosse somme et le don de sa vie.
Avant de frapper, le roi, qui aimait Biron, essaya à diverses reprises, sans pouvoir réussir, de l'amener b avouer sa faute pour avoir l'occasion de la lui pardonner. Il l'envoya en ambassade auprès d'Elisabeth, dans l'espérance qu'elle le ramènerait dans les sentiers du devoir. La vieille reine admira, sans l'approuver, la bonté du roi. Un jour elle montra au maréchal la tète du jeune comte d'Essex qui était, depuis un an, clouée à l'une des portes de la tour. «Si j'étais, lui dit-elle, à la place du roi, mon IVère, il y aurait des têtes aussi bien coupées à Paris qu'à Londres.»'
Biron ne comprit pas; il retourna à Paris, s'enfonça de plus en plus dans ses complots criminels. Quand le roi eut sous les yeux la preuve matérielle de la conspiration, il manda à Fontainebleau le maréchal qui était dans son gouvernement de Bourgogne. Celui-ci, croyant que le roi ignorait le complot, se présenta devant lui, le 13 juin 1602, avec son aisance et son aplomb ordinaire.
Henri IV ne recourait aux mesures violentes qu'à la dernière extrémité. Rien n'est plus touchant que le récit qui nous a été laissé de tout ce qu'il tenta auprès du maréchal, avant de prendre une suprême décision; il le supplia de 'lui dire s'il avait tramé quelque chose contre la sûreté de son État, que s'il l'avait fait, il pardonnerait tout. A toutes ces ouvertures, où l'ami se montrait plus que le prince, Biron répondit d'une manière hautaine et soldatesque :