LIVRE XXVII
que je serai en vie; si on me met en colère, j'étranglerai la moitié de ce qui est ici et contraindrai l'autre à me tuer. » Le bourreau eut peur.
Trois fois le maréchal se banda les yeux, trois fois il ôta le bandeau, reg,ardant autour de lui, tendant l'oreille, comme si le mot de grâce allait retentir pour lui.
Ce mot si désiré ne se fit pas entendre, et pendant qu'il faisait sa prière, le bourreau fit signe à son valet de lui remettre le glaive; il le prit et trancha la tète du maréchal si habilement que peu de gens s'en aperçurent.'
L'exécution de Biron fit sentir aux partis qu'ils avaient un maître dans Henri IV. Ils comprirent que celui qui n'avait pas reculé devant l'exécution de l'homme qui avait reçu à son service trente-sept blessures, et qui appartenait à la première noblesse du royaume, n'hésiterait pas à livrer au bourreau quiconque oserait l'imiter.
La mort du maréchal fut une nécessité politique; le roi ne céda ni à la haine, ni à la passion : il frappa , après avoir épuisé tous ies moyens pour amener le coupable à l'aveu et au repentir de son crime. L'échafaud dressé dans la cour de la Bastille soulève naturellement la question de la peine de mort en matière politique. Sur ce grave et délicat sujet, les criminalistes ne sont pas d'accord; les uns veulent abattre cet échafaud sur lequel sont montés tant d'innocentes victimes, les autres veulent le maintenir dans l'intérêt de la sécurité des États. Les uns et les autres ne manquent pas d'exemples pour soutenir leur thèse, et quand les premiers nous montrent Robespierre envoyant les Girondins à la mort, on se sent pressé de courir vers l'échafaud pour l'abattre, comme les Français coururent en 1789 vers la Bastille pour la démolir. Mais quand avec les seconds on regarde à Biron, à Babington, à Savage et à ceux qui voulurent faire sauter le parlement anglais, on
1. Conspiration, prison, jugement et mort du duc de Biron, exécuté à Paris, dans la Bastille, dernier jour de juillet 1602. — Bibl. impériale, mss. cet. 9769/3; de Cangé, 97. — Registres de l'Hôtel-de-Ville, XV, fol. 860.
se demande si en cas d'abolition de la peine de mort, il ne faudrait pas faire une exception pour de pareils coupables.
La question nous paraît insoluble : ici on frappe un innocent, là, un grand coupable; à l'un l'échafaud donne la gloire, à l'autre, l'infamie. Aujourd'hui c'est l'homme qui se venge, demain c'est la justice qui réclame une expiation.
Nous sommes étonné que ce soldat intrépide ne se soit pas montré dans la cour de la Bastille ce qu'il avait été sur un champ de bataille; nous sommes tenté de lui retirer la pitié qu'on accorde si volontiers aux malheureux; et cependant quand nous réfléchissons , l'étonnement cesse et nous nous prenons à le plaindre.
Quand il se vit face à face avec le bourreau, il avait le sentiment de la justice de sa condamnation, sans avoir la repentance d'un coupable. S'il portait ses regards en arrière, il ne les arrêtait que sur une trahison qui elîaçait tous ses services rendus; s'il les portait en avant, il ne voyait qu'une tombe dans laquelle il descendait sans gloire. Où aurait-il trouvé des forces pour surmonter les horreurs du IrépasV lui, si jeune encore, lui, chez lequel il y avait exubérance de vie et toutes les brutales passions de l'honîme de guerre. Sur le nouveau champ de bataille, où il fut appelé à lutter avec la mort, son courage l'abandonna ; il trembla, lui qui n'avait tremblé ni au sifilement des balles ni au bruit du canon. Son orgueil qui était immense fut vaincu. Plaignons-le; mais ne nous étonnons pas de sa terreur; elle fut naturelle. Tremblant, il nous intéresse plus que s'il eût essayé de poser comme Danton sur son échafaud. Autant nous admirons la sérénité dans un martyr, autant nous éprouvons de répulsion pour celui qui , en face de la mort, prend son cynisme pour du courage.
On rapporte que, pendant les heures d'agonie morale de l'infortuné Biron, l'un de ceux qui étaient préposés h sa garde lui dit :
— Quoi! maréchal, vous qui tant de fois avez alTronté la mort sur des champs de bataille, vous tremblez!
— Mon ami, lui répondit Biron, alors je regardais la mort, aujourd'hui elle me regarde.
Ces dernières paroles nous donnent l'explication de ses terreurs.